OPERA : « DIALOGUES DES CARMELITES », UNE PREMIERE REUSSIE POUR ALAIN TIMAR

CRITIQUE. « Dialogues des Carmélites » – Opéra de Francis Poulenc – Mise en scène d’Alain Timár – Spectacle donné les 28 et 30 janvier 2018 à l’Opéra Confluence du Grand Avignon.

Dans cette saison lyrique éclectique qui nous donne à voir de nombreuses facettes de l’opéra, l’Opéra Grand Avignon présente une nouvelle production de « Dialogues des Carmélites » de Francis Poulenc intéressante à plus d’un titre.
Sur les bases d’un texte écrit par Georges Bernanos pour un scénario cinématographique et inspiré d’un fait réel qui vit seize Carmélites de Compiègne guillotinées durant la Terreur, Francis Poulenc, particulièrement impressionné par ce sujet qui le touche profondément dans une période tourmentée de sa vie, compose en 1957 cette œuvre tout à la fois très humaine et d’une grande spiritualité.

Au début de la révolution française, une jeune aristocrate, Blanche de la Force, vit dans la peur depuis son enfance et se réfugie au Carmel pour y trouver l’apaisement. Blanche, devenue sœur Blanche de l’Agonie du Christ, voit alors sa vie transformée par la vie monacale, par la mort terrible de la Prieure qui doute dans ses derniers instants, par ses dialogues intimes avec la jeune sœur Constance et par la foi inébranlable de ses consœurs. Blanche s’enfuit discrètement lorsque les religieuses sont arrêtées et embastillées. Quand celles-ci sont conduites une à une vers la guillotine en chantant un Salve Regina, Blanche, enfin sereine et libérée de sa peur, rejoint Constance et la suit sur l’échafaud.

La mise en scène de cette nouvelle production a été confiée à un homme du cru, Alain Timár, bien connu des avignonnais et du public du Festival d’Avignon, metteur en scène, scénographe, plasticien et directeur du théâtre des Halles d’Avignon. Connu pour sa créativité et son éclectisme dans un long parcours théâtral, le style d’Alain Timár est peut-être de ne pas en avoir, tant il aborde des domaines et des registres différents dans ses mises en scène. Chaque création paraît résulter de voies d’explorations nouvelles et c’est sans doute cet esprit de découverte et cette soif d’appropriation des œuvres qui l’ont orienté vers l’opéra.

Disons le tout de suite, c’est une réussite !
Même si les faits se déroulent entre 1789 et 1794, Alain Timár situe l’action à notre époque avec des costumes et des décors contemporains d’une grande sobriété. Les carmélites sont vêtues de blouses beiges et d’une coiffe blanche à l’exception des sœurs novices Blanche et Constance qui portent une blouse bleue, sans doute symbole de leur jeunesse et de leur fraîcheur. Cette option se justifie par une recherche de simplicité et par l’universalité de l’œuvre. En effet le fanatisme n’a pas d’époque et cet opéra n’est en aucun cas un opéra sur la Révolution Française et ses dérives, celle-ci apparaît en filigrane tout au long du spectacle et, dans la scène finale, la guillotine pourrait très bien être remplacée par des sabres djihadistes. Alain Timár a d’ailleurs abandonné tout réalisme et tout décor encombrant pour se concentrer sur l’émotion, l’expression des sentiments et l’aspect spirituel de l’œuvre. Il fait appel ici à ses talents de plasticien et nous offre une mise en scène dépouillée et précise qui va à l’essentiel. Trois écrans délimitent une scène trapézoïdale et constituent un écrin d’images magnifiques, un décor immatériel chargé tour à tour de poésie, de spiritualité, de violence et toujours en parfaite harmonie avec l’action. Des volutes éthérées évoluent avec lenteur sur les écrans. Une fine volute blanche s’élève vers le ciel lors de la mort tourmentée de la Prieure, un magma rouge et inquiétant paraît évoquer le péril extérieur qui va bientôt envahir le Carmel. On retiendra des images d’une émotion extrême comme la rencontre du Chevalier de la Force avec sa sœur Blanche où les deux mains cherchent désespérément à se rejoindre, semblent se lier lors de l’évocation des souvenirs d’enfance et se séparent à jamais pour annoncer une résolution définitive et un sacrifice devenu inéluctable.

La dernière scène est bouleversante et traitée avec retenue. Les barreaux de la basse-fosse dans laquelle les carmélites sont séquestrées font place progressivement à un ciel noir, étoilé et étincelant, comme un espoir de rédemption et de bonheur céleste. La violence de la guillotine évoquée par la musique laisse place ici, à chaque chute du couperet, à un éclair qui frappe un à un les corps offerts au sacrifice. Des corps désarticulés qui tombent lentement, bras ouverts, tels des feuilles mortes, suggérant une envolée vers ce ciel constellé d’étoiles. Le Salve Regina poignant chanté par les religieuses s’étiole alors au fur et à mesure de la chute des corps.
De cette mise en scène inspirée, sobre et chargée d’émotions, on peut regretter quelquefois un manque de lisibilité du fait d’un dépouillement extrême, à l’instar de la dernière scène dans laquelle Blanche paraît mêlée aux autres sœurs et condamnée, alors qu’elle est libre et que son sacrifice volontaire prend une dimension particulière.
Cet opéra comporte un grand nombre de personnages principaux présentant chacun une réelle personnalité et de nombreux seconds rôles. La distribution s’avère ici bien appropriée à l’œuvre. Ludivine Gombert incarne une Blanche émouvante, fragile et craintive mais passionnée et aux solides convictions, sa voix est souple et d’une diction claire. Marie-Ange Todorovitch, bien connue du public avignonnais et au plus haut niveau de son Art, est bouleversante dans le rôle de la Prieure, Madame de Croissy, tour à tour pleine de sagesse et à la foi inébranlable, puis exaltée, terrifiée et tenaillée par le doute à l’heure de sa mort.

Sarah Gouzy apporte sa jeunesse et sa fraîcheur au beau rôle de Constance, novice candide et passionnée, pleine de questionnements. On retiendra également les excellentes prestations de Catherine Hunold qui apporte à Madame Lidoine, la nouvelle Prieure, droiture et sévérité, avec néanmoins beaucoup de compassion, et de Blandine Folio-Peres qui incarne une Mère Marie de l’Incarnation pleine d’autorité et inébranlable dans ses convictions. Les autres rôles, moins marquants et plus en retrait, loin de démériter, confèrent à la partie vocale une bonne homogénéité et un haut niveau de qualité.

L’orchestre Régional Avignon-Provence, fer de lance de l’Opéra d’Avignon, confirme encore sa polyvalence dans cette saison lyrique et symphonique au programme éclectique. Il en est de même du Chœur de l’Opéra, toujours excellent. Après un « Orphée » d’inspiration baroque et deux concerts symphoniques remarquables consacrés dernièrement à Beethoven, l’orchestre, placé sous la baguette de Samuel Jean, aborde avec maîtrise la musique de Francis Poulenc qui fait appel à toutes les couleurs de l’orchestre et qui exige la plus grande précision. Cette musique directe évoque avec clarté et limpidité la palette des multiples sentiments humains présents dans l’opéra, sentiments complexes et nuancés allant de la légèreté et des petits soucis quotidiens à la plus haute spiritualité en passant par la peur, le doute, le courage, la foi et le dévouement suprême.

Un spectacle bouleversant dans une mise en scène originale qui met en lumière l’humanité et l’intimité des personnages et qui aborde les questionnements liés au mystère de la foi et à ce besoin irrépressible de spiritualité commun à toutes les civilisations et à toutes les époques. On ne peut que souhaiter qu’Alain Timár poursuive cette voie dans d’autres mises en scène d’opéras.

Jean-Louis Blanc

Photos Cédric Delestrade – Opéra d’Avignon

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