BOULEVERSANT « LETTRES A NOUR » DE RACHID BENZINE

CRITIQUE. « Lettres à Nour », d’après « Nour, pourquoi je n’ai rien vu venir ? De Rachid Benzine (Islamologue/politologue/écrivain/enseignant). Interprété par Rachid Benzine et Delphine Peraya – Au Parlement européen, salle 6Q2, Bruxelles le 31/01/2018.

La pièce :
Nour a été élevée par un père intellectuel musulman pratiquant, philosophe, épris de liberté, de paix et de tolérance, de démocratie et d’amour de l’autre. Il élève sa fille avec ses valeurs. Alors qu’elle a 20 ans, Nour disparaît sans laisser de traces. Meurtri par la douleur et l’angoisse, le père va enfin avoir de ses nouvelles à travers une lettre qu’elle lui fait parvenir de Falloujah, une ville de la Province d’Al-Anbâr, en Irak, où elle s’est enfuie. Nour y a épousé, en secret, un membre de Daesh. Partagé entre la joie de la savoir en vie et la terrible réalité de l’existence que sa fille a choisi de mener, trahissant par là-même, les valeurs enseignées, une correspondance va s’établir entre eux durant deux longues années. Un échange émouvant, dur, cruel et cependant ampli d’amour. Rachid Benzine trouve les mots d’une beauté douloureuse, pour exprimer le ressentis de ces deux personnages issus de l’imaginaire, un père et une fille qui s’aiment profondément, qu’un monde « justifiant l’injustifiable et la révolte » va séparer. L’histoire trace pourtant celle d’une expérience vécue par beaucoup, bien réelle, trop souvent, dans mais aussi bien au-delà de nos frontières. « Le contraire de la connaissance, ce n’est pas l’ignorance, mais les certitudes » ; « Le destin d’un mur, c’est l’effondrement » ou encore « La haine est la colère des lâches » donne déjà un aperçu de la beauté du texte.

Sur une musique de fond de Fairouz et Nassim Maalouf (entre autres), le décor est sobre: deux tables, deux lampes de bureau, deux chaises. Sur l’une est assis le père (Rachid Benzine), sur l’autre Nour (Delphine Peraya). Ils lisent, chacun leur tour, la voix tremblante d’émotion ou de joie, de peine, d’espoir ou de douleur. Leurs regards se croisent parfois, créant un lien profond, tant le texte est fort. La salle est plongée dans le silence. On ose à peine respirer. Nous sommes eux, l’espace d’un instant. La magnifique interprétation de l’auteur et de la comédienne rendent l’amour -plus fort que tout- qui unit les deux personnages, criant de réalisme.

À l’initiative du député européen grec, Stelios Kouloglou -également journaliste et écrivain- Rachid Benzine est invité au Parlement européen pour nous présenter cette lecture sous forme de spectacle « Lettres à Nour » suivi d’un débat. Le député Philippe Lamberts, enthousiasmé par le projet de Kouloglou, accepte également de participer à l’évènement. Ils co-présideront ensemble le débat. Présente à la Tribune : Laurence Nova, « mère patience » dont la fille, Charlotte, s’est radicalisée et convertie au salafisme à l’âge de 12 ans. Elle est l’auteur du livre « Ma chère fille salafiste » et y décrit le processus d’embrigadement de sa fille. Charlotte, aujourd’hui Amina 19 ans, a rejoint son mari « polygame » en Angleterre en décembre 2016. Elle témoigne et répond aux questions durant le débat. L’échevine de Molenbeek, Sarah Turine est là également. Menacée de mort par courrier anonyme, islamologue elle aussi, auteur de plusieurs livres, notamment « Molenbeek , miroir du monde », Sarah Turine nous raconte les expériences vécues avec les jeunes radicalisés à dans sa commune et nous interpelle sur la dangereuse problématique de la radicalisation « non violente, celle à bas bruit ». Bien qu’il ait quelques différences avec les personnages de la pièce (Nour est une fille, à Molenbeek ce sont surtout des garçons. Nour garde le contact avec son père, les autres plus avec leurs mères) les similitudes sont bien là.

Stelios Kouloglou nous rapporte que Laura Passoni, auteur du livre « Au cœur de Daesh avec mon fils », ayant vécu 9 mois au sein de l’État islamique, a également été invitée au débat. Malheureusement, ayant reçu de sérieuses menaces de mort, Laura Passoni a préféré ne pas accepter l’invitation, par peur.

Rachid Benzine a cherché à comprendre ce qu’étaient les textes de Daesh, quelles sont leurs manières de penser ; quelles sont leurs idées et, à partir de là, commencent ses recherches. Il va se rendre également dans les prisons pour rencontrer les membres de Daesh. Il est surpris par leur intelligence. Ce sont des gens brillants, certains avec des doctorats, nous dit-il. Benzine est très actif en France et en Belgique, mais aussi ailleurs dans le monde, à travers des débats, des enseignements dans les écoles, ses pièces, ses livres, il fait passer un message clair pour la paix et pour une compréhension plus lucide de ce qu’est le vrai Islam, sans violence, sans préjugés, sans radicalisme. Il nous questionne : « pourquoi ne pas apprendre de l’autre, apprendre nos différentes religions, comme nous apprenons une autre langue ? ». Pour « Lettres à Nour » on peut lire ceci de Rachid Benzine :
« Je suis, depuis des mois, travaillé par une question lancinante, qui revient cogner en moi comme une migraine, récurrente, familière. Pourquoi de jeunes hommes et jeunes femmes, nés dans mon pays, issus de ma culture, dont les appartenances semblent recouvrir les miennes, décident-ils de partir dans un pays en guerre et de tuer au nom d’un Dieu qui est aussi le mien ? Cette question violente a pris une dimension nouvelle le soir du 13 novembre 2015, quand cette évidence effrayante m’a déchiré intérieurement : une partie de moi venait de s’en prendre à une autre partie de moi, d’y semer la mort et la douleur. Comment vivre avec cette déchirure ? Ainsi a pris forme, peu à peu, ce dialogue épistolaire entre un père et sa fille partie faire le djihad… Ce dialogue impossible, difficile, je l’ai imaginé. »

Un débat intéressant, une lecture/spectacle magnifique. Une belle façon de secouer toute idée reçue, d’ouvrir nos consciences, de voir autrement, de s’aimer l’un l’autre dans nos différences avec nos différences.

Un « Lettres à Nour » à voir absolument. J’y vais, j’y cours et j’y retourne. Mais surtout, on en parle !

Julia Garlito Y Romo
à Bruxelles.

En tournée prochainement :
BELGIQUE :
7 & 8/02/2018 : Verviers au Centre culturel de Verviers, Espace Duesberg
20/03/2018 : Huy au Centre culturel de l’Arrondissement de Hy
24/03/2018 : Waterloo au Centre culturel de Waterloo
24/04/2018, Arlon, à la Maison de la culture
Note : le 7/02, la comédienne sera Delphine Peraya. Pour les les autres dates en Belgique ce sera : Tania Garbarski dans le rôle de Nour et Charlie Dupont dans le rôle du père.
FRANCE :
13/02/2018, Paris, Theâtre Antoine, 14, Bd de Strasbourg avec les comédiens Charles Berling et Lou de Laage.

Photos Juia Garlito y Romo

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