« L’ECUME DES JOURS » : LE SILENCE ALENTOUR EST TOUJOURS ABONDANT

CRITIQUE. « L’Écume des jours » – de Boris Vian, adapté par Paul Emond – mise en scène Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps – Théâtre de La Huchette du mardi au vendredi à 21h, le samedi à 16h et 21h – jusqu’au 10 mars 2018.

« Le Théâtre de la Huchette », repaire parisien des leçons absurdes et des cantatrices chauves, abrite un grand cri de joie. Sur scène, Antoine Paulin en bretelles et en retrait, Maxime Boutéraon, sa jeune barbe noire aux yeux velours, et Roxane Bret dans une robe à l’air heureux sont Chick, Colin et Chloé. Tout autour d’eux, il y a le jazz de Duke Ellington.

Ils sont doués, ces trois drôles de gosses, planqués là dans leur intimité : Roxane est diablement futée dans la candeur de sa Chloé. Avec une sensualité amusée d’elle-même, elle est ivre de bonheur, et parfois ivre tout court, avec des jolies notes françaises dans son anglais. Maxime-Colin, boute-en-train, juvénile des yeux à la bouche, ivre de Chloé, est de ces garçons en fleur, avec l’énergie du talent qui éclate comme un printemps. Et cet énergumène de Paulin, c’est comme ce copain un peu étrange qu’on invite toujours aux soirées– ce garçon à côté de son temps qui nous rassure dans notre extrême temporalité, cet autre qui nous fait un peu autre. Il crève la scène. Tout est nonchalamment précis. Tantôt un Chick dégingandé au chic anglais, le geste économe distillé avec l’intelligence du corps ; tantôt un majordome à vous ravir Ishiguro et ses histoires de dignité* ; tantôt Jean-Sol Partre, écumeur désabusé ; ou une Alise, encore, toute menue dans ce long corps halluciné. Cet élastique guindé est polymorphe : d’un petit coup de nez ou d’un rictus, il pose sur ses bretelles de hipster** un frac à la butler, une jolie jupe fraiche sur son pantalon accordéon, ou un galbe tout mutin à ses longues pattes.

Chloé, Colin et Chick (et leurs autres) sont réussis. Mais on aime surtout les trois personnages qui jouent des personnages. La direction de Sandrine Molaro et Gilles-Vincent Kapps a créé une synergie si évidente qu’on croirait avoir volé une scène de vie à ces trois-là qui se jouent du Vian les uns aux autres. Ils ne se quittent pas du regard, sinon pour vérifier qu’on ne les regarde pas : le premier baiser si bien surpris de Colin et Chloé, à qui appartient-il ? Ils se passent la parole comme ils se passeraient la balle, ils ont l’air de tout inventer sous nos yeux, d’avoir trouvé tout seuls les pianocktails, les doublezons, antiquitaires et autres zonzonnements. Et quand il neige, ils tirent la langue pour happer des flocons-plumes et pouvoir dire, hilares, leur texte la langue tirée ! Dans mon carnet j’ai écrit : « Qu’est-ce qu’ils s’amusent ! Comme on s’amuse ! » Les deux metteurs en scène ont relevé le défi de l’esthétique du naturel.

Paul Emond et Gilles-Vincent Kapps signent une collaboration d’artisans chimistes, forgerons et miniers : ensemble, ils pressent le verbe comme un citron pour en extraire le jazz. Avec un travail rythmique juste au bord du chanté, puis la chanson du timbre tout pur de Roxane Bret, cette recherche quasi-expérimentale du jazz n’blues dans le texte s’appuie sur sa modernité décadente : comme une fin de siècle, mais quel siècle ? Le dernier ? Le suivant ?

La nudité de l’espace vient vous chercher, et il faut rester sur vos gardes : quand Chloé choit, le poumon plein de nénuphar, Colin appelle au secours « Est-ce qu’il y aurait un médecin ? », on a bien failli se lever.

Ah, Peste diable bouffre…ce temps du théâtre.

Marguerite Dornier

* Les Vestiges du jour, Kazuo Ishiguro, 1989. L’édition qui vous chante.

** Le saviez-vous ? « Hipster or hepcat, as used in the 1940s, referred to aficionados of jazz, in particular bebop, which became popular in the early 1940s. » (Wikipedia)

Photo Laurencine Lot

Publicités

Une réflexion au sujet de « « L’ECUME DES JOURS » : LE SILENCE ALENTOUR EST TOUJOURS ABONDANT »

  1. A reblogué ceci sur Heureux les fêléset a ajouté:
    J’ajouterai simplement ces dernières lignes à ma critique (très séduite) :

    Quand le nénuphar dans le poumon de Chloé ne permet plus à la gorge de se déployer pour rire, Colin dit de Chloé qu’elle a « dans sa poitrine comme une force opposée » : le poumon du théâtre est lui aussi dans l’étau. Pleurant tour à tour et même quand ce n’est pas leur tour, les comédiens distillent cette saveur nouvelle et profonde. Ils aiment, ils aiment jouer, c’est moins éclatant, c’est plus brillant. Mon conseil : laissez-vous avoir.

    J'aime

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s