« LA ROUTE DU LEVANT » INTERESSE LES DEPUTES EUROPEENS…

CRITIQUE. « La route du Levant » de Dominique Ziegler, mise en scène de Jean-Michel Van Den Eeyden, au Théâtre National à Bruxelles, les 23 et 24 janvier 2018.

De part et d’autre de la salle : les spectateurs. Au centre : le décor sobre d’un commissariat de banlieue. Entre tentative de déstabilisation mutuelle, défenses d’idéaux et de vision du monde occidental, deux hommes s’affrontent. L’un, menotté, soupçonné d’être un terroriste, l’autre policier. L’ambiance est tendue. Les dialogues percutent de plein fouet le public, pris à parti dès le début. Les pensées se bousculent, ébranlant de manière profonde toute idée reçue. Un duel prenant, fort, dont l’issue peut choquer, et constitue certainement un excellent sujet de débat. Et pour cause…

C’est précisément ce débat, questions/réponses, avec l’auteur Dominique Ziegler, les deux excellents comédiens belges -Jean-Pierre Baudson (le policier) et Grégory Carnoli (le supposé terroriste)- et l’équipe artistique du projet, qui a intéressé des député(e)s et fonctionnaires européens (MEP : le grec Stelios Kouloglou, les portugais : Miguel Viegas et Joao Pimenta Lopes ; la française Marie-Christine Vergiat) captivés par le spectacle. Mais pas seulement. Tout le public présent a pu y participer, tout âge et nationalités confondus.

Sur une mise en scène efficace de Jean-Michel Van Den Eeyden (malheureusement absent le 23/01), la pièce de Dominique Ziegler fait réagir le public et soulève inévitablement le trouble et les questionnements. Line Guellati, collaboratrice artistique du projet introduit le débat : après les attentats en France et en Belgique et la création d’un « État répressif » le texte troublant et percutant de Dominique Ziegler, nous dit-elle, se joue aussi dans les classes des écoles, poussant la réflexion et les dialogues parmi les jeunes en tentant de détruire leurs idées préconçues.

À ces échanges participent parfois Thibault Zaleski, détaché pédagogique à la CNAPD (*) et de Hicham Abdel Gawad, professeur de religion islamique (auteur, entre autres, du livre : « Les questions que se posent les jeunes sur l’Islam »). En réponse aux diverses questions, Grégory Carnoli témoigne de l’intérêt des jeunes lors des débats après le spectacle, interpellés par les arguments des deux personnages. Ils essaient d’avoir des réponses, poursuit Carnoli, cherchent le « bon » et le « méchant », se rendent compte qu’il n’y en a pas et se demandent comment faire pour s’en sortir dans la société dans laquelle ils vivent. Il est apparu avec ces jeunes, nous raconte Jean-Pierre Baudson, que l’espace d’expression est très limité autant à la maison qu’à l’école. Après avoir vu la pièce, ils osent alors dire des choses dont on ne parle pas au dehors.

À la question de la différence de réaction entre la France et la Belgique, Dominique Ziegler répond qu’il n’y en a pas de majeure. Après Charlie Hebdo il a fallu tenter de comprendre. Et s’il est difficile de résoudre le problème dans la tête de ces jeunes, ils apprécient la pièce, elle leur parle. Avec la misère sociale, les sentiments d’exclusion et autres, elle touche là où ça fait mal et on ressent leur « besoin d’oxygène mental ».

À cette « fin » qui étonne, voire qui peut en rendre certains sceptiques, l’auteur suisse fait remarquer qu’elle est voulue et écrite dans un genre de polar ce qui permet de « gratter dans les fondements de l’être humain ». Une sorte de « démonstration politique avec la logique du polar». Une façon de « piéger le spectateur » en leur faisant entrevoir une possibilité de croyance en l’amitié entre le policier et le terroriste ; voir jusqu’où ils peuvent être menteurs ou sincères, tous deux, tour à tour, pris dans le système : on ne sait pas s’ils sont cons, bourreaux ou victimes à la fois. Ziegler rejoint le député européen Kouloglou lorsqu’il parle de « catharsis» et souligne que, si la pièce provoque énormément de questions, c’est parce qu’elle concentre en elle seule beaucoup de sujets.
La pièce est née d’un mystère, nous raconte-t-il, d’une jeunesse née dans une société capitaliste ; la manipulation. Un tout qui crée un « terreau cérébral en créant une société inégale ». On pille le sud et on bombarde en parlant de démocratie : un basculement rapide vers l’hypocrisie.

La pièce donne envie de compléter la boucle, nous dit le député Viegas et suggère une suite dans la logique d’une géopolitique pure. Ce qui rappelle l’affaire Mesrine à Ziegler : « justice d’Occident, groupuscule factice ». Pourquoi pas répond l’auteur, le pessimisme politique vers un optimisme théâtral.

Le 24/01, le débat s’est tenu en présence de François Burgat, islamologue et politologue français. Auteur de plusieurs ouvrages. Directeur de recherche à l’Institut IREMAM (**).

« La Route du Levant », une pièce qui fait parler, qui ouvre l’esprit, pousse à la réflexion. Interprétée avec talent. À voir ou à revoir et certainement à découvrir de toute urgence.

Julia Garlito Y Romo,
à Bruxelles

Le Centre de Ressources et d’Appui pour la prévention des extrémistes et des radicalismes violents (CREA) de la Fédération Wallonie Bruxelles met à disposition, en partenariat avec l’asbl SAVEBELGIUM, et le CNAPD des animations pour les élèves du secondaire. Un dossier pédagogique est disponible via lora@ancre.be

(*) Le CNAPD (Belgique) est un collectif d’associations, d’organisations de jeunesse et d’éducation permanente qui partagent des valeurs humanistes (au sens philosophique du terme) qu’ils veulent constitutives d’une démarche progressiste, c’est-à-dire visant l’égalité, l’inclusion, la solidarité, la participation et le respect des altérités. Cherchant à faire la synthèse la plus pertinente de la pluralité des opinions, la CNAPD exprime des idées de façon indépendante des structures et contenus politiques extérieurs. Elle promeut le choix et le travail de la Paix et de la Démocratie.

(**) IREMAM : Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman.

Autres dates : au Théâtre de l’Ancre à Charleroi du 26 février au 1er mars 2018.

Pièce jouée au Off d’Avignon en juillet 2017, à l’Eldoradôme (voir article 16/07/17 bdo : « La Route du Levant : lorsque la violence et l’injustifiable peuvent engendrer empathie et humanité. » )
Photo Stelios Kouloglou

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