THEÂTRE AU LYCEE : LA FEMME COMME CHAMP DE BATAILLE

Photo spectacle La Femme comme champ de bataille

CRITIQUE. THEÂTRE AU LYCEE : LA FEMME COMME CHAMP DE BATAILLE – de Matéi Visniec – Cie L’Embellie Turquoise – lycée Teilhard de Chardin de Saint-Maur-des-Fossés.

Dans le cadre des actions mises en oeuvre dans les académies, le théâtre a fait son entrée dans les programmes d’enseignement des Lettres des élèves du lycée Teilhard de Chardin de Saint-Maur-des-Fossés en banlieue parisienne, avec « La Femme comme champ de bataille », une pièce de Matéi Visniec présentée par L’Embellie Turquoise.

Cette compagnie théâtrale professionnelle (1) a été créée en 2012 à l’initiative de la comédienne franco-italienne Lucilla Sébastiani qui a choisi de privilégier des textes de sens façonnant la profondeur de l’être humain. Après « L’inattendu » de Fabrice Melquiot qui aborde le travail de deuil d’une relation amoureuse dans un couple mixte sur fond de racisme et « Le dernier jour d’un(e) condamné(e) », une adaptation au féminin du plaidoyer de Victor Hugo pour l’abolition de la peine de mort, créée au Festival d’Avignon en 2015 (2), « La Femme comme champ de bataille » est la troisième création de la compagnie (3).

C’est un huis-clos sur le viol comme arme de guerre.

Le décor, une pièce qui ressemble à un champ de bataille, avec deux portes bancales, un miroir penché, un lit sommaire, et deux comédiennes prostrées, l’air hagard, qui nous font découvrir l’indicible. En créant cet univers sombre avec un jeu de lumières subtil jouant sur le clair-obscur, Lucilla Sébastiani signe une mise en scène radicale qui comble par sa dramaturgie les silences et les faiblesses de la pièce sur l’origine de cette barbarie qui s’est généralisée dans les Balkans en proie à la pire des guerres civiles. L’humanisme réduit en peau de chagrin après le dépeçage voulu et organisé de la Yougoslavie, tout est alors devenu possible. Le masque hideux du nationalisme s’est substitué à celui du « vivre ensemble ».

« Le sommeil de la raison engendre des monstres », proclamait Goya dans une eau-forte qui est devenue l’une des gravures parmi les plus célèbres du siècle des Lumières.

Nous y sommes. Lucilla Sébastiani dans le rôle de Dora interprète avec une grande profondeur d’âme cette femme violée, souillée, meurtrie dans sa chair, avec toute sa violence et son juste ressentiment. Audrey Lange, froide et technique en psy américaine des charniers, démontée en ivrogne momentanée, émouvante lorsque le visage ruisselant de larmes attrape la lumière dans l’ombre du drame, stupéfiante dans tous les registres, fait plus que lui donner la réplique. En parallèle à l’histoire de Dora, elle purge sa mauvaise conscience en revenant sur les fantômes de sa propre famille ; elle retrouve dans les cadavres qu’elle extrait des charniers « les pierres » que son grand-père déterrait des champs irlandais.

Un débat a suivi l’évocation monstrueuse de ce drame historique que « l’Europe de la paix », peu fière de la responsabilité qu’elle porte dans ce déchaînement nationaliste, aimerait bien passer sous silence. La plupart des élèves ignoraient d’ailleurs à peu près tout de ces horreurs. Ils ont découvert ce jour-là un épisode peu glorieux de leur histoire. Et devant ce constat, un prof d’histoire s’est écrié : « J’espère qu’avec ces représentations, la guerre des Balkans entrera enfin dans les manuels scolaires, car jusqu’à présent, pour les lycéens, l’Histoire s’est arrêtée à la fin de l’Union Soviétique ! »

André Baudin

(1) La compagnie est présidée par Bruno Lombard, par ailleurs directeur de la gestion du Monde diplomatique et membre du Directoire.
(2) 80 représentations dont 25 en établissements scolaires.
(3) Une quatrième création, « Médée du fond des mères », est en préparation. Elle traite de l’infanticide : qu’est-ce qui amène une mère qui aime ses enfants à basculer et à aller jusqu’à les tuer ?

La comédienne Audrey Lange – Photo Fabienne Carreira

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