BOTERO, UNE PEINTURE GOURMANDE, SENSUELLE

CRITIQUE. BOTERO dialogue avec Picasso – Hôtel de Caumont-Centre d’art, Aix-en-Provence – Jusqu’au 11 mars 2018 – Responsable de l’exposition : Cécilia Braschi. – Tous les jours 10h-18h.

Observez la sculpture monumentale à l’entrée de l’exposition, « un cheval ». On ne peut se tromper. Les œuvres sculpturales de Fernando BOTERO (1932) sont les plus immédiatement reconnaissables. L’œuvre graphique et picturale est moins connue. Le musée propose, en une dizaine de salles, un parcours didactique. Les portraits et autoportraits, le regard porté par le maître colombien sur le maître espagnol. Les copies, « restitutions », s’inspirant des anciens, Velasquez, Cranach, Raphaël… La nature morte, le nu. La passion commune pour la corrida, le cirque, puis danseurs et musiciens en apothéose finale.

En tant que faculté de la forme, l’imagination a son lieu privilégié dans l’art : en effet, dans « les beaux arts » l’essentiel consiste dans la forme. Fernando Botero semble même s’excuser de nous présenter ses natures mortes dont l’excès ou le drame est absent. « Ce qui m’intéresse c’est la forme, rien que la forme. » Équilibre entre les valeurs expressives, des pensées, et les valeurs décoratives, des intuitions. F.Botero intensifie l’existence d’un objet, (la poire) l’arbitraire des proportions, expression de la forme, (la salle de bain, la danse) par le biais du volume, expression de la matière. Tout est là. Les fleurs, les fruits, les personnages. L’artiste construit patiemment son œuvre… C’est le plus grand peintre/sculpteur de Colombie, réputé pour ses personnages et autres natures mortes aux formes rondes et voluptueuses. En 1957 avec le tableau  » Nature morte à la mandoline » il trouve le style, sa signature, en exagérant les formes et en dilatant les volumes.

Pablo Picasso dialogue avec une vingtaine de toiles dont « massacre en Corée*». Comme un hommage, à posteriori, au « Camarade colombien ». Ce tableau a déplu au Parti communiste Colombien. Il était en décalage avec la ligne politique du parti. Il s’est engagé politiquement pour dénoncer les actes de tortures. Botero a fait de même, dévoilant les exactions dans la prison d’Abu Graib, en Irak.

Picasso déconstruit… « Musicien », « Couple », « Les menines », « Portrait d’une dame »… L’objet n’est plus là. Ce ne sont plus que différents plans qui recréent l’illusion de l’objet.

Reste le style, reconnaissable par un détail qui est la conviction de l’artiste. L’artiste veut prouver qu’il peut faire quelque chose de personnel à travers son propre style. Picasso c’est la pluralité des styles. On peut imaginer que le « meurtre des pères » successifs, ne sont pas étrangers aux dialogues de peintre à peintre, et une identification aux artistes qui forment son panthéon artistique. Botero s’est nourri de cette pluralité de style, de ses déformations. En cela, le dialogue avec Picasso, la comparaison, fonctionne à merveille.

La tauromachie, la corrida, le cirque, le nu, la danse…sont des thèmes récurrents pour ces deux artistes.
Admiratif et impressionné par l’impact du maître sur la culture mondiale, du fait même qu’il a été un créateur et un traducteur des différents mouvements qui ont existé avant lui, Botero s’est laissé influencer par l’artiste et sa période bleue et rose qui correspondait à l’idée qu’il se faisait de son propre style. Oui, tous les deux déforment les corps et les volumes. C’est arrondi, pour l’un, géométrique pour l’autre.

Botero reste, avant tout, dans l’imaginaire archaïque et populaire, qui témoigne de son attachement profond à ses origines Colombienne, même s’il a toujours regardé Picasso, comme « le plus grand artiste du xxeme siècle. »
Picasso puisera toute sa vie dans ses racines espagnoles, Velasquez en maître absolu, même s’il se disait « petit fils de Cézanne. »

Langage artistique in-imitable, ces deux monstres sacrés de la peinture moderne ont regardé grands et petits Maîtres, modèles classiques, modernes ou populaires dans un dialogue et une interrogation majeure sur la peinture et sur l’art en général : Velasquez, Piero della Francesca, Raphaël, Ingres, Cranach, Orozco, Siqueiros, Rivera, Gauguin, Cezanne, Goya, Zurbaran et d’autres du Quattrocentro…

Quel que soit leur « génie » et vraisemblablement davantage Picasso, qui aimait se représenter en Minotaure, le mythe anthropophage par excellence, ces deux icônes de la peinture et de la sculpture s’en sont repus pour mieux les restituer, les interpréter.

Découvrir la peinture de l’artiste colombien accompagné de P. Picasso (1881-1973) c’est, en soi, déjà, un petit bonheur extatique. Sitôt franchi la première salle d’exposition, ce qui attire le regard, c’est une espèce d’impassibilité, une sensualité, comme une caresse. La peinture donne à voir. La peinture donne à aimer. L’imagination vagabonde… on songe, aisément, tout en s’imprégnant des couleurs acidulées et des formes « exaltées » à se goinfrer d’une poignée de chamallows, cette gourmandise gonflée, sucrée, soyeuse. Parcours initiatique pour un peintre, F. Botero, peu exposé en France. Quelques sculptures monumentales, par ci, par là, rarement ses tableaux. Une très riche et belle exposition.

« Peu importe comment on appelle l’art. Il doit avoir un côté inquiétant qui le rend permanent dans l’esprit des gens ».

Un tableau incontournable :
« Massacre en Corée »: ( référence à Tres de mayo) choc émotionnel. Toujours. L’influence de Goya et Manet rend plus explicite, ce tableau, dans la représentation du groupe des fusillés formé de femmes et de jeunes enfants.

Un regret, l’absence de La grande baigneuse, Picasso (1921), à voir au musée de l’orangerie , Paris. J’y vais, avec toute la famille.

André Michel Pouly

Photos Sophie Lloyd – hôtel de Caumont, Aix

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