« LA CERISAIE », L’OBSESSION TCHEKHOVIENNE DE CHRISTIAN BENEDETTI

CRITIQUE. Projet Tchekhov : La Cerisaie d’Anton Tchekhov mise en scène par Christian Benedetti – au TNM La Criée à Marseille du 8 au 10 février 2018.

S’il est un metteur en scène, « obsessionnel » à l’envi, qui a choisi depuis 2011 de vouer sa création à un auteur lui devenant si indispensable qu’il a nourri le projet démentiel d’en incorporer avec avidité toute l’œuvre, c’est bien Christian Benedetti. Homme protéiforme, à la fois traducteur, metteur en scène et interprète du théâtre d’Anton Tchekhov, il a monté dans l’ordre de leur parution, La Mouette, Oncle Vania, et Les Trois Sœurs, toutes présentées ici, lors de trois soirées mémorables en mars 2015, sur la scène écrin du Théâtre des Quatre Saisons. Ce soir, il est de retour à Gradignan pour donner à voir et à entendre « sa » Cerisaie au souffle décoiffant. Lui et la troupe unie autour de son mentor s’emparent de cette pièce phare du répertoire pour, dans un « corps à cor » sans concession à la tradition qu’il bouscule allègrement, mais dans un très grand respect du texte, lui redonner une fraîcheur virginale.

On entre de plain-pied dans La Cerisaie par la chambre des enfants, celle où Ranevskaïa, sa propriétaire désormais ruinée, dormait quand elle était petite. Là s’entassent dans un bric-à-brac chiné par le metteur en jeu, un petit lit en fer (le sien quand il était tout enfant…), des chaises entassées, une armoire recélant une bibliothèque s’ouvrant comme une boîte à musique ; tous ces meubles empilés faisant plus office de figures sémantiques – effraction d’un monde révolu dans le présent de l’action – que d’éléments de décor réaliste. Le marchand Lopakhine, dont le père moujik un jour qu’il avait trop bu lui avait flanqué un œil au beurre noir, se rappelle que c’est dans cette même chambre que Ranevskaïa l’avait autrefois soigné. Lucide sur ses origines de serf, il sait que le gilet blanc et les chaussures jaunes qu’il se plaît à exhiber comme autant de signes ostentatoires de sa richesse acquise ne combleront jamais son déficit culturel. La servante Douniacha reçoit les avances de l’employé Epikhodov, jeune homme réservé dont elle ne comprend rien à ce qu’il dit mais dont les égards la touchent. Quant à Ranevskaïa, ses deux filles, Ania et Varia, son frère, Gaev, ils doivent arriver par le train du matin après une longue absence passée à l’étranger pour mettre un peu de distance entre ce lieu vénéré et les malheurs dont il a été – aussi – le théâtre (la mort du mari et la noyade du petit garçon de sept ans).

Leurs volumineux bagages, poussés sur un chariot roulant, les précèdent dans un tableau à la composition plastique élaborée. Les protagonistes arrivent au pas de charge sur le plateau qui résonne de leurs pas avant que nous les découvrions. Varia, la fille adoptée, confie à Ania, sa sœur, ses tourments amoureux : Lopakhine semble à peine la remarquer, il se perd dans son travail. « Tout le monde parle de notre mariage, tout le monde me félicite, et, en réalité, il n’y a rien, c’est comme un rêve… ». Les derniers mots de la réplique de Varia claquent comme un avertissement : le monde en déréliction qui s’expose ici, dans ce huis clos russe de la fin du XIXème, porte jusqu’à nous les échos de ce que nous pouvons ressentir parfois, bien que vivant au début d’un nouveau millénaire, ce sentiment diffus d’une fin de siècle « à venir ». Ce qui accentue ce perçu est sans aucun doute le parti pris du metteur en scène de jouer la pièce en « costumes » actuels, chaque personnage étant vêtu comme à la ville.

Les propos de Ranevskaïa, « ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, regarder la vérité en face », elle qui doit maintenant accepter l’impensable – vendre La Cerisaie qui est pour elle bien plus qu’une propriété mais « son domaine » au sens fort, celui qui la constitue et où ses racines se plongent – ne sont pas étrangers au ressenti des séparations liées à toute existence et entretiennent ainsi avec chacun d’entre nous une secrète correspondance. Là en effet où Christian Benedetti excelle, lui et ses comédiens, c’est que « ça » parle sur le plateau comme on réfléchit dans la vraie vie. Flot de paroles qui jaillissent des personnages-personnes au rythme du flux de leurs pensées plus ou moins ordonnées, et qui projettent d’eux ce qu’ils ignorent à l’instant d’avant. Le tout ponctué par des silences qui sont comme des arrêts sur images permettant à la pensée du spectateur de s’en saisir afin d’accompagner intérieurement le débat des protagonistes faisant front avec la salle. « Contaminée » par ce jeu qui rompt avec l’articulation d’une diction classique pour mieux se déjouer d’aprioris enfermant, la réflexion du spectateur ne forme plus qu’une avec celle des acteurs, abolissant ainsi le quatrième mur et rendant perméables les deux espaces, celui du plateau et celui des fauteuils de velours rouge.

On ne racontera pas ici l’intrigue, connue et reconnue… Porté par la petite musique des mots – aucune autre musique ne vient distraire, étayer, polluer, le texte -, spectateur des changements à vue des décors entre les actes, on vit le parcours des êtres de papier créés par Tchekhov, en lien avec eux. Leurs aspirations à aimer, souvent contredites par une réalité qui n’en veut pas de ces amours encombrantes, leur lucidité quant à leur condition (de Firs, le vieux domestique qui a préféré n’être pas affranchi par souci de fidélité à sa condition de serf attaché à ses maîtres et pour qui le malheur est clairement identifié à la liberté recouvrée, jusqu’au marchand parvenu, Lopakhine, qui sait être touchant dans son aveu de fils de moujik inculte), et leur humanité autant « désenchantée » que parlante, convoquent notre propre représentation du monde.

Ainsi lorsque Lopakhine annonce qu’il est l’acheteur de La Cerisaie vendue aux enchères… À la fois dépité – comme cet ancien monde auquel il appartient à jamais et qui se délite – et à la fois heureux, lui l’ancien fils de moujik devenant par un retournement de situations politiques propriétaire du domaine où son père et son grand-père avaient travaillé comme serfs, il nous renvoie à nos propres contradictions. Se prosternant alors aux pieds de Ranevskaïa, qui elle pleure sur sa chaise – seule répète-t-elle – consolée par sa fille qui lui rappelle qu’elle n’a pas tout perdu, il lui reste son âme, le nouveau propriétaire du domaine montre la complexité du vivant inscrit dans cet entre deux cruel.

Les meubles entassés, le lustre qui éclairait la grande pièce descendu au sol, les malles prêtes pour l’ultime départ, le petit peuple venu faire ses adieux aux anciens maîtres, La Cerisaie va fermer définitivement ses portes. Chacun respire un peu tant il n’y a plus rien à défendre, seule la nostalgie est désormais de mise. Le plateau se vide, dévoilant un domaine condamné à disparaître… C’est alors que, sous fond du bruit envahissant des tronçonneuses déjà à l’œuvre, réapparaît Firs, le vieux laquais, précédé par le bruit de ses pas incertains. On l’a oublié là, et ses paroles, pourtant à peine murmurées – « La vie, elle a passé, on a comme pas vécu… » – prennent en nous une intensité qui recouvre le bruit des arbres à abattre. Ainsi va-t-il de l’univers de Tchekhov, une partition musicale dont les notes égrenées résonnent au plus profond de nous.

L’expertise tant culturelle qu’artistique de Christian Benedetti, l’acuité de son regard décuplé par la troupe qu’il ménage avec une grande humanité en faisant corps avec elle, mettent à nu la représentation d’une œuvre jouée et rejouée jusqu’à en user la portée. Ici, renaît magistralement sur un plateau (presque) nu, une Cerisaie débarrassée du poids massif de la tradition. Et, en deus ex machina passionné du théâtre d’Anton Tchekhov, le metteur en scène contemporain n’a nullement l’intention d’arrêter là l’exploration de son univers. En effet pour compléter le « Projet Tchekhov » qu’il entend bien mener jusqu’au « printemps des comédiens », il travaille actuellement sur « Etre sans père » (plus connu sous le nom de « Platonov ») dans le rêve fou de réaliser en juin 2019 une représentation filée de l’ensemble des pièces du dramaturge russe. Un exploit peu commun, en passe d’être réussi si on en juge à l’aune de l’impact de cette Cerisaie qui a su « sur-prendre » le public du théâtre… pour mieux le conquérir.

Yves Kafka
Vu au Quatre saisons à Gradignan (33) le 23 janvier.

Photo @ Roxane Kasperski

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