« MARY’S A MINUIT », LES FANTAISIES IMMOBILES D’UNE ILLUMINEE

CRITIQUE. « Mary’s à minuit », texte de Serge Valetti, mise en scène Catherine Marnas – Création au TnBA Bordeaux du 23 janvier au 9 février 2018.

Les fantaisies immobiles d’une illuminée

Craquante et touchante, à rire et à pleurer dans sa robe de mariée cousue de sacs plastique, se triturant les doigts, se tordant la bouche et levant les yeux au ciel comme le ferait une petite fille espiègle – elle qui est devenue avec le temps passant sur ses rêves inassouvis, « sans âge » -, ce personnage lunaire inventé de toutes pièces par Serge Valetti est ni plus ni moins fabuleux. En elle se cristallisent les aspirations et frustrations mis à nu de ceux et celles qui n’ayant pu vivre dans la réalité ce à quoi ils aspirent, trouvent dans un imaginaire aux confins de la folie, « la raison » d’être au monde. Catherine Marnas, avec la même comédienne (Martine Thinières qui semble être née pour incarner ce rôle tant elle l’endosse comme une seconde peau), remet en jeu dix-sept ans après sa création Mary’s à minuit, tragi-comédie où le goût des autres cher à Serge Valetti s’exprime avec un subtile humour mâtiné de cruauté douce (l’oxymore semble ici de mise).

Tout commence avec une chanson populaire de Stone & Charden s’échappant du 45 tours que Maryse a glissé avec gourmandise dans son mange-disques, années 70 obligent. Mimiques à l’appui, entourée de cinq mannequins portant des robes de mariée projetant ses rêves de midinette sur une scène parsemée de vinyles, elle dialogue silencieusement, divaguant au gré des aventures sentimentales lovées au creux des sillons. Puis, coupant le son, elle se met à nous parler droit dans les yeux, nous prenant à partie. « On m’a dit que j’avais de beaux yeux, mais qu’est-ce que ça veut dire ça ? de jolies jambes ?… S’il veut me sauter qu’il le dise. Quand je baise je ferme les yeux ! ». Dans cette rupture soudaine de ton, le clivage de Maryse tonitrue : certes elle rêve au prince charmant mais son langage peut se faire cru pour dire qu’au-delà de sa naïveté et de ses errances mentales, elle n’est pas dupe des conduites des hommes… et de ses siens désirs.

Son champion élu qu’elle baptise Maclaren – n’a-t-il pas une belle voiture décapotable qu’il range sous les fenêtres de l’immeuble qu’elle habite ? – a une drôle de conduite : il semble s’ingénier à rater les rendez-vous quotidiens qu’elle lui fixe dans sa tête… Ce qui n’empêche aucunement Maryse le lendemain soir de l’attendre avec la même frénésie impatiente. Une vie passée à attendre le prince charmant, une existence nourrie par l’invention de la vie des autres, ça pourrait paraître fou… mais, pourquoi pas après tout ? Franchir la ligne ténue qui sépare le réel du récit qu’on s’en donne, pour s’évader dans le monde qu’on se crée, est-ce si déraisonnable que ça ? C’est distrayant à souhait, ça suffit à remplir une vie.

D’ailleurs son médecin – qu’elle apprécie, et réciproquement, il note tout ce qu’elle dit sur un carnet, et puis lorsqu’il lui pose la main sur son bas ventre, ça lui fait du bien – quand il lui a proposé de prendre quinze jours de vacances, ne lui a-t-elle pas répondu tout de go : « Vous vous foutez de ma gueule, ça fait quinze ans demain que je suis en vacances, à virer à droite, à gauche… ». Sa vie, les vies, elle les invente comme on dit d’un trésor… Par exemple, son ancienne maîtresse d’école devenue toute ratatinée, qui lui tirait à lui faire mal sa nuque de petite fille, lorsqu’elle l’a croisée l’autre jour, elle n’a pas voulu lui parler… on parle pas à un lézard.

Mais quand elle l’a rencontré, lui, tout a changé… Sur les mots de Michel Polnareff, « Je te donnerai tous les bateaux tous les oiseaux tous les soleils petite fille de ma rue », elle virevolte avec sa robe de mariée immaculée. Le premier mois il lui faisait des caresses « suggestives » et il souriait comme un cheval, s’il avait su ce que cela lui « suggérait », il l’aurait pris pour folle… La lucidité traversant la folie pour mieux la renverser dans son contraire. L’absurde comme révélateur de la réalité. Le grand jeu… « De toute façon le docteur il a dit que si je voulais l’appeler Choupette – au lieu de Champette, le nom de son Maclaren – je pouvais. Vous avez le droit, c’est inaliénable, il a dit ». Quand les mots viennent à déraper, ils disent l’essentiel. Elle, elle se prépare pour être prête quand il viendra la chercher. Bien sûr il a toujours quelque chose à faire, il dit qu’il passera demain. Mais au fond d’elle, elle a toujours l’espoir qu’il viendra, qu’il la prendra dans ses bras. Le jour où il a failli passer c’était à cette heure du soir, alors elle se tient prête chaque soir à cette heure… Et puis soudain la lucidité troue la folie éveillée… Le docteur lui dit de ne pas imaginer des choses qui font mal à la tête… Au restaurant avec lui, elle avait choisi au menu un « hors d’œuvre » qui n’existait pas, un œuf mayonnaise. Oui un œuf avait-elle dit, parce qu’elle voulait un enfant de lui, mais pourquoi « mayonnaise » avait dit le docteur ? Et là, elle avait pas su répondre.

Mais la folie est une notion fragile, n’est-on pas toujours le fou de quelqu’un ? Ainsi, la vieille, la mère de Maclaren qui habite l’appartement au-dessus d’elle, elle passe son temps à regarder la radio comme si c’était la télé… il faut dire qu’elle est vieille, peuchère… Les infirmiers quand ils ont défoncé la porte de la chambre de Maryse pour lui faire une intramusculaire, elle les a laissés faire car il faut bien les laisser gagner de temps en temps… Alors L’été indien de Joe Dassin et ses mots bleus, « Tu sais je n’ai jamais été aussi heureux que ce matin-là », recolore sa vie pour faire effraction dans ses idées un peu sombres, et constatant que le ciel est rose au couchant, que le temps a été beau ce jour, elle conclut en balançant à bout de bras son mange disques qu’elle passe énergiquement d’une main à l’autre : « Pour une fois qu’on a pas à se plaindre, faut pas la ramener… ».

Et puis, la lucidité cruelle la rattrape, cette fois sans concession possible. Retirant sa perruque rousse, le visage ravagé, Maryse apparaît face à nous sans la protection du « dé-lire » qui la tenait jusque-là à l’abri d’elle-même. « La vie risque de passer, je n’aurai vu que du feu… J’aurais eu des enfants, des carrières de feu. On serait allés au bord de la mer. On aurait pu aussi faire du camping, admirer la couleur du soleil… Ça s’est pas fait. Pas la peine d’y revenir… Je l’embrasserais, fermerais les volets, reviendrais ici et on se regarderait. Il mettrait sa main contre mes reins, me transporterait dans la chambre et toute la nuit… ça irait… ça irait… ». Noir.

Personnage de papier, plus vrai que les copies du monde réel qui l’a inspiré, Maryse navigue à vue entre raison vacillante et folie lucide. Ce qu’elle nous dit dans sa verve qu’elle cultive comme un art de vivre et qui la fait tenir debout, nous touche au plus profond en rentrant en résonnance avec des lignes de faille dissimulées sous le vernis de notre moi-peau policé avec soin. Mais si Mary’s à minuit est si convaincante, c’est qu’au-delà de l’humour mordant de l’écriture de Serge Valetti, elle a rencontré sur la scène du studio de création du TnBA son double qui lui prête magistralement sa fragilité. Quant à la mise en jeu proposée, elle participe pleinement à la création troublante d’un univers à la fois féérique, ouvrant les portes d’une douce folie teintée de nostalgie diffusée par les chansons populaires des années 70, et porteur de vérités humaines enfouies. En effet, la logique souterraine à l’œuvre dans les épisodes de folie de l’héroïne shootée aux errances de son imaginaire débordant, a à voir avec nos existences réelles. L’absurde est bien plus sensé qu’on veut bien se le dire ordinairement.

Yves Kafka

Photo © Frederic Desmesure

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