« LES REINES » D’ELISABETH CHAILLOUX, MAJESTUEUSES !

CRITIQUE. « Les Reines » de Normand Chaurette. Mise en scène Elisabeth Chailloux – Du 12 au 29 janvier 2018 – Théâtre des quartiers d’Ivry puis du 6 au 9 février 2018 à La Comédie de l’Est Colmar. Durée 1H45.

Qu’elles sont élégantes et poignantes ces femmes de pouvoir, ces comédiennes ; de vraies reines ! Que c’est jouissif de voir une période souvent traitée avec les yeux des hommes, sous un angle, cette fois, exclusivement féminin. Dans cette fable du québécois Normand Chaurette, les femmes reprennent le pouvoir ou plutôt luttent pour l’avoir. Puissance féminine. Elles sont majestueuses !

Nous sommes le 20 janvier 1483, à Londres, le roi Édouard IV n’en finit plus d’agoniser. Les luttes pour le pouvoir se font de plus en plus pressantes. Qui lui succèdera ? En reflet du célèbre Richard III de Shakespeare, qui conte l’accession cruelle de ce roi au pouvoir, Normand Chaurette décide, par cette fable, d’imaginer ce qui s’est passé du côté des reines, ce même 20 janvier 1483. Ces reines, elles aussi prises dans la tourmente de la guerre des Deux-Roses, elles aussi, ambitieuses et avides de pouvoir, ont pour unique objet de convoitise, le trône. La Duchesse d’York, à 99 ans, qui ne l’a jamais eu. La reine Marguerite, pleine de rancœur de l’avoir perdu. La Reine Élisabeth, qui espère bien le maintenir. Les jeunes Isabelle et Anne Warwick qui comptent s’en emparer. Toutes en ont une envie viscérale et sont prêtes à tout pour y parvenir. Toutes sauf une. Anne Dexter, fille reniée de La duchesse d’York, elle, ne lutte que pour une chose (et sûrement le principal) l’Amour… l’amour maternel.

Nous entrons dans « l’arène », une atmosphère crépusculaire nous envahit. La salle est grande et vide avec pour unique élément de décor le trône tant convoité. La lumière s’impose, monumentale. Un brouillard nous enveloppe, il deviendra une lourde et épaisse fumée qui annonce la mort. Les grondements, les glas puis le pas claudicant de Richard III qui rôde au loin, se font entendre et rythmeront la pièce. Nous, public, nous nous trouvons, par un dispositif bifrontal, de part et d’autre de la scène. Nous sommes, comme le dit l’audacieuse Isabelle Warwick, « les murs (qui) ont des yeux qui (les) regardent et des oreilles qui (les) écoutent ». De notre place, rien ne pourra nous échapper, nous recevrons, un à un, chaque coup donné. Nous voilà prêts à assister à un combat qui s’annonce intraitable et qui ne laissera personne indemne.

Un combat 100 % féminin, 100% de famille royale où les armes laissent place à la joute verbale, où le sang devient humiliation morale, où la confrontation physique se transforme en rapport de force. Le verbe est acerbe, la langue aiguisée, les arguments tranchants. Comme celui de la sarcastique Marguerite d’Anjou qui lance à la vieille Duchesse d’York : « Je sais de mémoire le nombre de dents qui te restent et tes cheveux- attends que je les compte- j’ai beau chercher ; c’est à peine si j’en vois huit, à condition de couper l’un et l’autre en quatre. »

Ces dialogues incisifs sont dynamités par la mise en scène « coup de poing » d’Elisabeth Chailloux. Ses partis pris scéniques ultramodernes et décalés viennent ajouter avec justesse et originalité du punch et du piquant à ces affrontements… Je n’ose en parler de peur de « divulgâcher » (comme le disent si bien les Québécois) l’effet de surprise.

Dans ce cadre singulier, le jeu des comédiennes se révèle éclatant, explosif (avec une mention toute particulière à l’incroyable Laurence Roy si mordante, si cinglante en reine déchue). Tout concorde pour nous offrir un spectacle vif, poignant, drôle et puissant… J’y vais plutôt deux fois qu’une.

Marie Velter

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