« JAMAIS SEUL », SPLENDEUR ET MISERE DE NOS FRERES EN SOLITUDE

CRITIQUE. Jamais seul – Texte de Mohamed Rouabhi, mise en scène par Patrick Pineau, durée 3h30 avec entracte, Au Théâtre Sénart, Scène Nationale, 8-10 Allée de la Mixité, Carré Sénart, 77127 Lieusaint, le 11 janvier 2018 à 19h30, et les 12 et 13 janvier 2018 à 20h30.

Au pied de nos attitudes face à celles et ceux que la société catégorise en « gens fragiles, abîmés », voilà où ce spectacle nous mène.Et pour que nous en acceptions le questionnement avec ce qu’il peut comporter de peu flatteur, les talents de cette épopée artistique sont éclatants de justesse.

Tous remarquables ! quinze sur scène, pour jouer une quarantaine de personnages, attelés au plus juste à porter à nos consciences ce qu’est « leur métier de vivre », expression sous titre de la pièce. Manuel le Gitan, handicapé en fauteuil roulant, John qui revient de la Vallée des morts de son pays en guerre, Colette qui travaille dans un ranch de parc d’attractions, Roman dont la fille a disparu…des êtres qui par ce geste artistique sortent de l’oubli qui est leur lot quotidien. L’auteur s’attache à « suivre l’un puis l’autre, puis de nouveau un autre » selon ses termes.La fresque de ces chemins, tous sculptés par des chocs de vie, a la puissance artistique de venir provoquer une vive brèche en nos coeurs, pour nous mettre face à ceux que l’auteur nomme « le petit peuple des jours qui se suivent et se ressemblent »

Pour ces blessés de et par notre société, la large scène de la MC 93, la machinerie de Théâtre digne de ce nom, où les décors agissent comme des ponctuations oscillants entre Ciel et Terre, se levant et s’abaissant entre chaque saynète pour profiler chaque situation. Tel un mille strates qui s’ouvre pour nous donner à voir les tripes de ce monde populaire, pour nous en faire approcher la dureté, et pour en faire jaillir la magnifique aptitude à persister, malgré les difficultés, à voir en la vie un cadeau. Cadeau rendu possible par l’amour tissé entre eux, solide et ressourçant, inaltérable.

Conçus comme des tableaux en mouvements, ces décors sont de justes reliefs pour souligner ces vies de combats.Des ciels crépitants d’ocre et de rouge, puis de gris, aux nuages aussi rapides que sur scène soudain tout se fige, pour repartir de plus belle encore lors de la naissance de l’enfant de Sandra, sur la plate forme, des arbres balayés par des vents auquel vient rendre visite un papillon dessiné d’un trait virtuel.

Des mots que l’on entend pourtant quotidiennement, l’auteur redéfinit les forces en jouant de leur répétition. Tel est le cas de « connard »  » t’es qu’un connard », »qu’est ce que t’as toi connard » qui devient ici un aveu de douleur face au rejet du monde : il est ce qu’est le noir d’une palette de couleurs, à la fois un tout, et à la fois un rien. Même redéfinition révélatrice pour le banal « t’as compris ? », pour l’adverbe « très » que le personnage de Marjolaine nous fait redécouvrir dans un « je peux être très très très très très très très violente » aussi drôle que bouleversant, ou bien encore l’expression commune déformée pour dévoiler son appétit de vivre « je vais pas attendre midi à quatorze ans ».

Par une mise en scène très poétique et efficace, ne lâchant pas le texte d’une indication, Patrick Pineau sait insuffler la ferveur à toute cette équipe.Son, musiques, lumières collent aussi admirablement au Verbe de ce Jamais seul.

Ce 24 novembre, l’auteur, qui joue, a brillé encore plus que les autres. Le registre de ses gestes témoigne d’un sens de l’observation qui ne peut qu’être nourri de longue haleine par un vrai temps pris pour l’Autre, une véritable attention à celles et ceux qu’il fait naître sous sa plume.Lorsque son personnage d’André se refait un coaching de son équipe de foot dans son garage, il nous fait intensément rire, tout en n’éteignant jamais la tristesse sous-jacente de son état.Et lorsqu’il lira son petit texte lors de la dernière réunion des chômeurs anonymes, gorge nouée, comme étonné de produire autant de beauté, la communion avec l’assemblée, et sur scène et dans le public, est hautement palpable. De gestes aussi simples que celui de se pencher d’une chaise pour accueillir de tout son être le témoignage des autres, de sortir des lunettes d’une poche intérieure, de ce petit temps flou où il se tourne et se retourne jusqu’à trouver l’appui juste, droit dans ses jambes, pour que soient reçus droits dans les coeurs son discours, de cette main qui bat de quelques coups son ventre pour souligner sa conclusion « tout ce qu’il y a à faire, c’est dépenser toutes tes forces, maintenant ici. C’est donner tout ce que t’as », il rend vibrant hommage à ces vies pleines de bleues et si dignes.

S’engage maintenant pour les spectateurs le chemin qui se produit quand un geste artistique est aussi accompli : celui d’abattre nos complaisances et de nous interroger sur nos actes pour accompagner ces délaissés.

Dans le froid humide de Bobigny qui nous cueille à la sortie du spectacle, nous sommes certainement plus d’un à regarder avec une autre conscience une trame de RER, cette femme qui à cette heure tardive est sur le quai avec des sacs de courses, la veste un peu longue et fatiguée d’un passant, les nu-pieds au creux de l’hiver compensés par des chaussettes rappelant certains personnages, les néons des lieux publics sinistres traits de lumière froid, un banc de métro aussi glacial que sera de la plus belle chaleur fraternelle la discussion entre les êtres qui s’y arrêteront, à avoir écouté le bruit de l’avion qui passe au loin, au dessus de la MC 93, écho encore poignant à la fin du spectacle.

Dans les applaudissements nourris du public, nul doute que MERCI est le mot qui cherchait à prendre la parole, à les rejoindre, pour n’être, nous non plus, jamais seuls.

Marie-Zélie
Chronique écrite lors de la création du spectacle à la MC 93 en novembre 2017

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s