« ORPHEE », L’OEUVRE IMMORTELLE DE GLUCK REVUE PAR BERLIOZ

CRITIQUE. « Orphée » – Version de l’opéra « Orphée et Eurydice » de Christoph Willibald Gluck révisée par Hector Berlioz en 1859 – mes Fanny Gioria – Spectacle donné les 3 et 5 décembre 2017 à l’Opéra Confluence du Grand Avignon.

C’est avec curiosité et un peu d’appréhension que le public de l’Opéra du Grand Avignon aborde cette année la saison lyrique avec la création d’Orphée. Curiosité de découvrir cette œuvre immortelle de Gluck revue par Berlioz et chantée en français, version rarement interprétée et peu enregistrée, mais aussi curiosité de découvrir cette salle de l’Opéra Confluence, structure éphémère qui va accueillir pour deux saisons artistiques la plupart des spectacles durant la restauration de l’Opéra historique du centre ville.

La découverte du lieu est une heureuse surprise. Le « bunker » massif et un peu rébarbatif érigé en zone de Courtine recèle en fait une très belle salle de spectacle chaude et fonctionnelle qui offre une bonne acoustique et qui sent le bois frais. La saison lyrique, prometteuse, semble se présenter sous les meilleurs auspices et s’ouvre donc ce soir avec « Orphée », une version de l’opéra italien « Orfeo ed Euridice » revisitée par Berlioz pour confier le rôle titre à une mezzo-soprano et sans doute pour répondre à la configuration des orchestres et aux goûts de son temps.

Ce mythe de l’amour absolu et des mystères de l’au-delà a inspiré de tous temps nombre de créateurs. Orphée, désespéré, pleure la mort de son épouse Eurydice et veut mettre fin à ses jours. Le dieu Amour, ému par ce chagrin, autorise Orphée à descendre aux Enfers où son épouse lui sera rendue à condition qu’il ne la regarde ni ne lui parle. Par son chant et la sincérité de son amour il attendrit les Esprits qui lui ouvrent le royaume des morts et ramène celle qu’il aime vers le monde des vivants. Désespéré par les reproches d’Eurydice qui préfère encore les enfers à l’indifférence de son époux, Orphée, bravant l’interdiction des dieux, se retourne vers Eurydice qui expire dans ses bras. Amour, apitoyé par la douleur d’Orphée et par la force de son amour, lui rend alors sa bien-aimée.

La mise en scène de Fanny Gioria est contemporaine, sobre et efficace. Côté cour, un vieux canapé déglingué et un arbre évoquant un univers terrestre chaotique dans lequel Orphée sombre dans le chagrin et le désespoir, côté jardin un échafaudage drapé de rouge, sphère céleste sur laquelle se tient le bienveillant dieu Amour. En fond de scène de grands miroirs mobiles que de judicieux effets d’éclairage rendent parfois transparents pour laisser deviner l’abîme mystérieux des enfers, parfois réfléchissants pour accentuer l’effet de solitude des personnages.
Orphée apparaît en héros androgyne, vêtu de noir, les jambes gainées dans un pantalon de cuir. Eurydice, en longue robe rouge, a tout d’une héroïne romantique et le Dieu Amour se montre bondissant, espiègle et facétieux, comme un bon ange réconfortant.

Les choristes et danseurs sont vêtus de noir pour célébrer le deuil puis apparaissent en costumes modernes et austères, coiffés de curieuses perruques noir de jais, le teint blême et déshumanisés, pour incarner les Esprits infernaux et les Ombres heureuses.

Cette mise en scène, parfois surprenante, reste toujours cohérente avec l’action et a le mérite de présenter un Orphée intemporel, débarrassé de la lourdeur de ses traditionnelles références antiques.

L’interprétation d’Orphée par la mezzo française Julie Robard-gendre est remarquable. Sa voix nuancée se déploie avec aisance dans tous les registres entre la passion, le désespoir et la tendresse amoureuse. Elle joue de son corps souple et longiligne comme de sa voix et accapare la scène par sa spontanéité et sa fraîcheur.
La jeune soprano Dima Bawab, chanteuse engagée issue de l’émigration palestinienne, apporte son timbre clair et léger à Amour dans un jeu tout empreint d’une grâce aérienne et Olivia Doray incarne une Eurydice amoureuse et tourmentée.

Le Chœur de l’Opéra du Grand Avignon prend une large part à l’action et se révèle toujours d’une qualité irréprochable sur le plan musical. Le Ballet entrecoupe le spectacle par des chorégraphies contemporaines originales mais qui nuisent parfois au déroulement de l’action. Ces intermèdes chorégraphiques valent avant tout par leur intérêt musical mais d’aucuns les qualifieraient de mal nécessaire des opéras français qui en avaient fait une mode peu convaincante.

Et il y a enfin cette magnifique musique, tour à tour chargée de drame, d’émotion, de passion, de tendresse et empreinte de la poésie et du romantisme précurseur de Gluck que Berlioz s’est empressé de magnifier. La direction du chef espagnol Roberto Forès Veses assure un bon équilibre entre les voix et l’orchestre et, d’une baguette ample et fluide, obtient le meilleur de l’Orchestre Régional Avignon-Provence dans un jeu tout en nuances.

On sait gré à l’Opéra du Grand Avignon de nous avoir permis de découvrir ou de redécouvrir cette version de Gluck-Berlioz intitulée « Orphée » mais, sans établir de hiérarchie entre les versions très différentes mais toutes du plus grand intérêt musical de cet opéra, n’oublions pas l’ « Orfeo ed Euridice » original de Gluck (version dite de Vienne), sans doute moins théâtrale, plus épurée et remarquable par sa simplicité, sa force émotionnelle et la pureté de la musique et du chant. On peut citer dans cette version, comme un retour aux sources, la magnifique et incontournable interprétation d’Orphée par le contreténor argentin Franco Fagioli dans un enregistrement dirigé par Laurence Equilbey. Franco Fagioli qui se produira sur cette même scène de l’Opéra Confluence le 15 janvier 2018. Un autre évènement à ne pas rater !

Jean-Louis Blanc

Photos courtesy Opéra du Grand Avignon

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