« MAÎTRES ANCIENS », A LA RECHERCHE DU « LA » DU DIAPASON BERNHARDIEN

CRITIQUE. « Maîtres anciens », comédie de Thomas Bernhard, un projet de et avec Nicolas Bouchaud, traduit de l’allemand par Gilberte Lambrichs (éditions Gallimard), mise en scène Eric Didry, – Théâtre de la Bastille, Festival d’Automne à Paris – Jusqu’au 22 décembre à 19H, relâche le dimanche

Nicolas Bouchaud et ses co-créateurs, Eric Didry, Véronique Timsit, adaptent cette comédie, avant dernier roman de Thomas Bernhard, publié en 1985. Nous voilà pour une heure trente dans la Salle Bordone du musée d’histoire de l’art à Vienne.Trois protagonistes, Atzbacher, narrateur, plume et porteur du récit. Il arrive en avance à son rendez-vous avec Reger son ami le critique musical, pour l’observer. Reger vient tous les deux jours s’asseoir sur la même banquette du musée et regarde « L’homme à la barbe blanche » de Tintoret.Irrsigler, gardien du musée, lui a permis de profiter du banc, à cette fréquence, et ce depuis plus de trente ans.C’est à la toute fin du récit que nous comprendrons le pourquoi de cette rencontre entre Reger et Atzbacher, prétexte à cette comédie qui offre à Bernhard, comme à chacun de ses écrits, de donner du sabre plus qu’aiguisé et alerte dans ce que la société autrichienne, qu’il vomit autant qu’il ne peut la quitter, maître des contradictions oblige!, a de plus  » répugnant, repoussant ».

Comme Nicolas Bouchaud donne magiquement à entendre la musique du parler bernhardien ! Avec notamment un soin des fins de phrase qu’il sait arrondir et faire filer vers les aigus, les faisant résonner comme des points d’interrogation irrésistibles qui maintiennent le public en alerte. Du coup, nous voilà en introspection dans un parterre truffé de questions : qu’a-t’on à dire sur telle oeuvre d’art ? qu’elle soit tableau, qu’elle soit musique? et de façon plus générale, sur l’enseignement ? sur le couple ? sur la solitude ? Et finalement sur Heidegger ? et de façon libre, autonome, personnelle ? Cette musique, Bouchaud l’interprète avec intense précision, aux confins du vertige, naviguant entre se parler et parler au public, laissant ouverts tous les propos dans lesquels il s’aventure pour que les spectateurs ne s’économisent surtout pas d’y mettre le nez.

Quel savoir dire mémorable pour faire découvrir ou aimer toujours davantage ce génie de satiriste qu’est Bernhard. De cette voix et de son articulation particulière, il sait faire imaginer toute la vie du musicologue Reger. L’entendre dire  » musicologique  » ,  » enfer « ,  » épouvantable « : on en redemande. Le rythme qu’il bat, pour faire transpirer de culpabilité ceux qu’il déclare responsables de la mort de sa femme  » on a perpétré un crime contre moi, une monstruosité de-la-Ville-et-de-l’Etat-et-de-l’Eglise-catholique » : en plein dans le mille de la physicalité du verbe bernhardien ! Il tient là le prototype de la boîte à sonorités et à rythmes du Bernhard ! Sa voix nous saisit par son amplitude à en faire vivre plusieurs.Et si Bach est  » un gros puant aux orgues de Saint Thomas  » comme l’éructe Reger, Le Bouchaud est un génial géant aux orgues des arts de l’acteur ! La fixité de son regard qui ne lâche pas le public rend d’autant plus palpables les mouvements de cette langue.

Le suspens qui nous accroche dès la première phrase nous est adressé alors que le comédien est parmi le public, public qui n’est pas plongé dans l’obscurité pour bien nous faire comprendre que nous sommes convoqués ! et que ça ne va pas rigoler, tout en rigolant !  » vous écoutez attentivement et ne discutez pas[…]vous me laissez discourir en paix, j’en ai besoin, peu importe la valeur de ce que je dis[…] » nous avertit Reger.

Le ton est si juste qu’on sent se diffuser le bonheur de Bernhard dans le Théâtre de la Bastille, tout heureux de trouver là si bel allié de promenade pour distordre nos certitudes, nous empêcher de dormir sur de présumés acquis. Faut que ça pète et ça pètera ! Par deux fois le comédien allumera la mèche et nous infligera une odeur de poudre aussi décapatante que les propos de l’auteur. Auparavant nous avons éclaté de rire car il a craché un  » et oui  » prononcé avec une langueur affligée qui semble détendre le son jusqu’à son affaissement fatal, comme le monde dont il parle, l’oeil en moquerie, la mine confite de consternation.

Des choix minimalistes très appropriés pour nous faire saisir au plus près ce mental emballé, essoufflé, qui flingue à tout va, caractéristique des êtres entre folie et génie, reprenons ici l’expression juste de l’académicien Jean Clair pour nommer la mélancolie en Occident.On retrouve en effet dans l’oeuvre de Bernhard quantité d’individus à l’esprit pétri de souffrances, de noirceurs, de tocs, de délires, de fulgurances de raisonnement et d’éblouissante créativité ! Mine d’or pour nourrir et les exigences tragiques et les impératifs comiques du Théâtre. Mine d’or que Nicolas Bouchaud sait parcourir avec merveilleuse habileté.

Autre choix approprié : l’élégance de rendre très présents par des traits dépouillés les trois personnages-un badge posé à la dérobée à la veste posée en fond de scène sur une chaise, une culotte tyrolienne avec une chemise certes bien blanche, mais surtout débraillée, des mocassins de daim marron, de classique facture distinguée -… ils sont tous là et c’est régal.

Des traces laissées au mur par des tableaux trop longtemps figés dans la même pause apparaissent de façon fugace par la création lumière, une couche de peinture verte, même pas finie, comme un rafraîchissement impossible du lieu, un grand rectangle de kraft qui s’effondre avant que de sembler emballer Reger vers la mort qui « […] viendra d’elle même », l’encre-gouache noire de la mélancolie qui dégouline sur sa tempe…on voit là le souci des gestes de ceux qui ont un jour tant aimé une oeuvre qu’ils mettent un point d’honneur et de bonheur à la transmettre, à nous en susurrer les secrets.

Autre choix provoquant le même état d’alchimie rare lorsque, comme pour nous rappeler avec délectation que nous sommes face à une adaptation, c’est à dire un art de découper, d’agencer pour que s’élève un jour nouveau sur une oeuvre, tout en ne souillant pas son âme, le roman est repris en voix off par Judith Henry, à la discrétion du timbre, au sens de la respiration et des silences qui s’accordent de façon géniale.

La dream team Bouchaud nous met au coeur du mouvement de l’écriture de Bernhard, elle rend éclatant d’évidence son art qui, pour donner à vraiment bien saisir une situation, déniche le mot, l’expression tout à fait adéquats, puis les répéte, les enfle, les pratique jusqu’à s’élever au dessus d’eux, si bien qu’au final, ils semblent dépassés : ce procédé littéraire agit tel un puissant principe libérateur, mettant à l’épreuve tout étiquetage étouffant. Par ce verbe de boursouflures, de cassures, comme parfois pris de hocquet, puis d’excès d’oxygène, une autre construction devient possible. En éclairant ainsi la cîme des mots, ce ne sont plus eux qui chemine en nous, mais leur essence même, les actes qu’ils recèlent et les chemins à inventer grâce à ces vues au delà d’eux.Au delà de la bouffonnerie et de la sublimité de nos parcours, s’anime là un courage de vivre débusqué de l’envie de dépasser toutes les croyances qui plombent, les héritages et les jugements qui tuent dans l’oeuf les tentatives d’être, de savoir, de faire autrement.Vivre en liberté ! Ecrire en liberté ! Dire en liberté ! Aimer en liberté !

Tout le passage qui souligne ce que c’est que la solitude d’un veuf achève de nous mettre en état d’étonnement émerveillé face à ce musicologue qui bouillonne de contradictions : il regarde le Tintoret mais ne l’aime pas, il rejete les gens mais avoue que « sans les gens, nous n’avons pas la moindre chance de survie », il fustige Bach et ses fugues, mais, dès qu’une d’elles s’empare de la scène, ferme les yeux, fait des petits mouvements d’épaule pour se détendre dans sa beauté, la savourer, de toute évidence.

Nicolas Bouchaud nous parle de son art, de cet instant qui met en vibration un acteur et son public.Il s’avance au plateau mains ouvertes, mais doigts bien resserrés, tels des tranchants pour nous débroussailler la forêt du verbe bernhardien et canaliser ses forces. Il poursuit dans la réussite son trajet de faire Théâtre de textes qui n’en sont pas.

Rien de merdique ici, de kitchissime ! Aussi, nous proposons de venir tous les deux jours, devant les Maîtres Anciens joués par Nicolas Bouchaud, histoire d’assister à ce festin de la libération pour faire grandir en nous la force de cette expérience vécue, et d’être bien assurés que c’est de cette expérience que nous vient l’enthousiasme de déclarer  » c’est génial !  » et non pas de ce que nous aurions lu, écouté, et que nous répéterions sans vraiment en saisir la portée, la puissance …  » Voilà la vérité ! »

Marie-Zélie

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