« JE N’AI PAS ENCORE COMMENCE A VIVRE » : A L’EST, RIEN DE NOUVEAU…

CRITIQUE. « Je n’ai pas encore commencé à vivre » Tatiana Frolova – Théâtre KnAM – Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan – vendredi 1er décembre 2017.

A l’Est, rien de nouveau…

Tatiana Frolova avec son Théâtre KnAM aux visées documentaires affichées comme raisons d’être de son engagement artistique impose un portrait au vitriol de l’histoire de son pays, la Russie de l’ex URSS. Et si, après avoir été un bloc aux ambitions mondiales, l’URSS a éclaté en 1991, la Russie actuelle, puissance déclinante à ambition régionale (Cf. son annexion de la Crimée), n’a pour autant en rien abandonné les méthodes dictatoriales héritées de son histoire.

Exactement un siècle après la révolution d’octobre 1917 qui renversa le régime monarchique autocratique du Tzarisme, le tableau extrêmement noir dépeint par la metteure en scène russe elle-même présente sur le plateau, constitue une charge sans appel d’un système politique et social dont les dérives criminelles ont conduit à priver son peuple de tout avenir. Du moins est-ce là la vision des plus pessimistes qui ressort de cette heure et quarante-cinq minutes reçues – sans issue de secours – comme un coup de poing en pleine figure.

« C’est mon histoire… J’ai regardé les rues. Les mêmes visages contractés. J’ai pris une caméra et j’ai interrogé les gens… J’ai un toit, de quoi manger mais ma souffrance intérieure est terrifiante. Je n’ai pas commencé à vivre ». C’est par ses mots que Tatiana Frolova, frêle silhouette devant son clavier, perdue dans un coin de l’avant-scène du Théâtre des Quatre Saisons, débute son spectacle réquisitoire. L’avertissement comme quoi toutes les histoires sont réelles claque comme une invitation à prendre au pied de la lettre ce qui va suivre.

Une première vidéo sur l’immense écran qui occupe le fond de scène projette le témoignage d’une mère, qui comme beaucoup d’autres, a subi le traitement inhumain réservé aux accouchées. On a percé la poche des eaux et mon bébé est resté sans liquide amniotique, il était tout bleu. On m’a ôté aussitôt ma fille et on m’a oublié… Cri déchirant de l’actrice se précipitant vers nous et énonçant les noms des cinq représentants sur le plateau de ce pays en voie de décomposition avancée : Ludmila 89, Germain 91, Dmitrii 71, Vladimir 65 et Tatiana 65, tous nés en URSS.

La Terre natale, celle dont les Grecs disaient qu’elle était la matière dont l’homme est fait, n’est là que de la boue. Une terre dont les paysans qui la travaillaient étaient eux-mêmes privés. Pour elle, la terre est synonyme de labeur difficile, elle est cette matière qui aspire vers les profondeurs comme le jour de ses cinq ans où elle s’est enlisée. Son grand-père avait des mains comme des gants, une peau noire et rude, à force de la travailler cette terre ingrate.

Et puis apparaît l’enfance de l’une des interviewées… Le portrait – images de propagande projetées en boucle – de Vladimir Ilitch Lénine qu’on nous a appris à aimer. Il ressemblait à un ange. Sa mère l’avait éduqué à la spartiate le couvrant tout bébé d’une serviette trempée dans l’eau glaciale. Il fut un enfant agité. Peut-être fut-il un adulte impuissant. Fusillez-les tous ! fut sa réponse. L’Homme Extraordinaire qui en résulta devint assainisseur de la révolution. Il n’était plus question d’humains. « La terreur ? Mort aux ennemis de la Révolution ! Une exécution dans une cave agit de manière plus forte que celle officielle qui transforme en martyrs les dissidents », extrait des archives du tchékiste [relatif à la Tcheka, ancienne police politique soviétique]. Et cette citation du camarade Lénine en personne : « Tout ce qui est bon pour la révolution est moral ».

Les chiffres de la Terreur rouge sont inscrits au tableau noir par Tatiana : 15 à 20 000 morts entre 1917 et 1923, les bolcheviks transformant le sol russe en magma de sang, d’éclats de cerveau, de peau et d’os broyés. Elle présente des images de sa mère et de ses sœurs. Sa maman, 85 ans, se souvient de son enfance passée à travailler dur dans les champs du kolkhoze, une enfance volée, et pourtant, son discours est plein de nostalgie pour l’ordre stalinien qui les protégeait de l’insécurité contemporaine. Elle évoque ensuite le souvenir de son arrière-grand-père aux jambes affreuses. Deux fois prisonnier des Allemands aux chiens desquels il devait ses jambes déchiquetées, il avait dû subir ensuite les tortures des siens et vivait dans un climat de peur continuelle.

Ensuite, assise à son pupitre, et filmée par une caméra qui projette en direct son portrait sur le grand écran, Tatiana raconte comment la dénonciation généralisée était devenue la loi commune. Et comment la vérité – la Vérité avec un grand V! – sur la légendaire unique paire de bottes de Staline était la métaphore d’un régime qui considérait que tous ceux qui prétendaient l’inverse étaient des agents de l’étranger. Fusillez-les tous ! Pour elle, même la famille n’a jamais été bienveillante, ses parents se disputaient et le mariage était présenté par sa mère comme un esclavage à accepter. Le père de Staline était un alcoolique avéré et battait ses enfants. Le petit père des peuples en fera autant avec ses sujets… La reproduction à l’identique, tant dans la famille qu’à l’échelle de l’Etat, aucune possibilité d’échappatoire.

La sélection de l’Homme nouveau… La suspicion sur les paysannes qui cacheraient le blé, jusqu’à être noyées si leurs réponses n’étaient pas celles attendues. Des familles entières jetées dans le froid par moins 20 degrés, un nourrisson retrouvé mort au matin dans les bras de sa mère, et les autres familles du kolkhoze menacées de subir le même sort si elles leur ouvraient leur porte… Tout est vrai, est-il rappelé. Sa mère racontait que les tchékistes pénétraient dans les maisons et se servaient. Et l’adresse directe de Tatiana au public : « Qu’auriez-vous fait ? Vous auriez laissé vous aussi les autres mourir ? Vous ne réagissez pas… C’est ainsi qu’est né l’Homme nouveau ». Pour Staline, les répressions massives étaient nécessaires pour construire le socialisme. Une citation de Maxime Gorki, « Le peuple russe n’a pas de mémoire », vient corroborer ses dires.

Survient dans cette fresque désespérante, l’épisode du dégel représenté par la parenthèse de Khrouchtchev qui après avoir participé lui aussi aux purges staliniennes a critiqué le régime de Staline, contrariant ainsi tout le monde en s’en prenant à la divinité. Brejnev lui a succédé en 1964 annulant les quelques tentatives d’assouplissement du régime et instituant la médicalisation des dissidents enfermés dans des asiles psychiatriques : « Seul un fou peut contester le socialisme ». C’est sous sa gouvernance que Tatiana est née… Elle se souvient de l’homme qui aimait les médailles, des mandarines distribuées à noël symboles de couleurs dans cette vie grise, des marches en rangs et des chants en chœur de l’éducation patriotique reçue. « La guerre est notre religion », phrase qui résonne encore en elle. En 1985, le pays était exsangue de ses dissidents et « nous dans les datchas on n’a pas réagi ». Et Tatiana de lâcher : « Je me suis mise à attendre la mort ».

Suivra la perestroïka de Gorbatchev et l’espoir entrevu. « Je dois tout à la perestroïka », dira-t-elle. Mais la transition d’Eltsine qui a précipité l’effondrement de l’URSS sans apporter les bienfaits attendus de la démocratie constitue un nouveau coup d’arrêt précipitant les gens dans une économie de marché où seule la consommation devenait l’objectif. Et le tchékiste nouvelle version de Vladimir Poutine, son successeur depuis 2000, a façonné un homme sans valeurs, sans aucun idéalisme, un monde livré aux exactions des policiers tout puissants, aux passages à tabac des dissidents livrés aux tortures, et à l’alcoolisme anesthésiant pour les autres.

Et Tatiana de conclure : « Comme c’est difficile de parler… Mon père était un communiste honnête, il a sombré dans l’alcool. Ma mère avait peur de tout, elle disait que l’amour n’existait pas, elle est morte sans aucun soin dans la Russie tiers-mondiste de 2012. Mon grand-père était un criminel tchékiste. Ma grand-mère écrivait des dénonciations. Je suis la descendante de ces victimes et de ces bourreaux. On sous-estime l’impact des tragédies du passé sur l’état psychique des Russes actuels. Nous sommes comme des mannequins dans une vitrine. Dans un ennui total, nous n’existons pas. A l’école on nous enseigne les atrocités des gardes rouges chinois ou des soldats nazis, mais aucun mot sur les atrocités des nôtres. Nous pensons qu’il est mieux de ne rien savoir. Notre sentiment de terreur, de menace continuelle, c’est aux fantômes du passé que nous les devons. Mon avenir et celui des gens de ma génération, c’est comme si on nous l’avait volé. Seule la peur et la douleur nous ont été transmises en héritage ».

Tableau plus désespérément sombre que cette fresque d’un siècle de l’URSS et de la Russie est difficile à imaginer… Le paradoxe est que si la sincérité des assertions produites, étayées par des documents et témoignages dont l’authenticité est au-dessus de tous soupçons, n’est aucunement à mettre en cause, le but recherché par cette dramaturgie construite impeccablement n’est pour autant pas obligatoirement atteint. Tatiana Frolova emploie des méthodes qui s’apparentent à celles des propagandistes qu’elle cloue au pilori. Ainsi le spectateur, si convaincu soit-il de la justesse des propos, peut-il se sentir pris en otage par cette somme à charge, le moindre espace ne lui étant pas laissé pour « réfléchir » lui-même son point de vue sur cette période dramatique. D’autre part, en ne laissant aucun espoir au peuple russe sur un avenir plus ouvert, elle traduit là un sentiment personnel que l’on peut comprendre au vu de son récit de vie, mais qui à être généralisé perd de sa crédibilité. Une fois de plus, la question d’un théâtre documentaire à visée didactique est remise en jeu.

Yves Kafka

Photo Alexey Blazhin

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