« TOUTE MA VIE J’AI FAIT DES CHOSES QUE JE SAVAIS PAS FAIRE » : AUTOPSIE D’UN MEURTRE…

CRITIQUE. « Toute ma vie j’ai fait des choses que je savais pas faire » – texte Rémi De Vos (Editions Actes Sud-Papiers,juin 2016)- mise en scène Christophe Rauck – TnBA, bordeaux, du 21 novembre au 2 décembre 2017.

Sur la scène écrin du Studio de création du TnBA, une imposante silhouette encapuchonnée gît. Autour d’elle, tracé à la craie, un trait dessine la forme de son corps plaqué au sol. Derrière elle, un mur blanc. Une chaise renversée complète ce décor minimaliste. Tous les éléments d’une scène de crime prisée par les séries télévisées reviennent en mémoire. Mais là, il ne s’agira pas d’identifier le coupable mais t’entendre cet homme nous raconter l’heure qui précéda sa mort.

Une mort stupide s’il en est… Une banale dispute initiée par un homme éméché dans un bar, des insultes homophobes qui pleuvent sur la victime sidérée, terrorisée, et ce qui s’ensuit… Pourtant, d’emblée, on est fasciné par le corps parlant de cet homme à terre qui va projeter hors de lui les bribes d’un discours marqué par l’incompréhension, par le non-sens d’une situation qui lui échappe totalement de bout en bout et dans laquelle il est resté passif – ou presque, jusqu’à la fin – tant il ne se sentait en rien concerné par ce qui se passait, tant il tremblait de peur à l’idée d’exciter encore plus la brute avinée en tentant d’opposer sa présence à la sienne.
En boucle, d’abord face contre le sol, comme une voix off qui s’échapperait d’un ailleurs qu’il a rejoint, on l’entendra lentement tenter d’articuler un sens à ce qui est arrivé. Comment – les paroles s’adressent aux spectateurs à qui il réclame à cor et à cri leur aide – aurait-il dû agir ? Qu’aurait-il pu faire ? Qu’aurait-il dû faire ? Ce qui le tue en effet ce n’est pas tant d’être mort, mais de ne pas pouvoir mettre des mots sur le pourquoi il en est arrivé là.

« C’est pas moi qui ai commencé. Je l’avais jamais vu ce type. Je le voyais pour la première fois. Même que j’ai été étonné qu’il me cherche… Que j’étais bon à enfiler… vous savez quoi… je ne répéterai pas pour froisser personne. Il en avait après moi et je ne saurai jamais pourquoi… J’étais entré dans ce bar pour boire une bière. Plus ça allait, plus dans ma tête ça commençait à faire des va-et-vient. Je savais que si je me levais, ça serait vécu comme une provocation. Les insultes, tarlouze, pédé, pleuvaient… Je veux simplement désembrouiller tout ça afin d’éviter tout malentendu. Je me demande pourquoi ce type m’a cherché. Je l’avais jamais vu de ma vie ».
Et là, après ce prologue en voix off, l’homme glisse horizontalement au sol pour s’extraire du tracé de sa silhouette. Il tourne son visage vers la salle, la lumière se fait sur lui, et ses yeux inquisiteurs redoublent son interrogation – quasi métaphysique – visant à la connaissance rationnelle de la nature des choses qui se sont produites en dehors de tout sens. « Je vous le demande : qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? ». Et l’homme de reprendre sa litanie obsédante… « Le type avait des phrases – non sur le cœur, il en était dépourvu – mais sur l’estomac, dans les boyaux, à la sortie des boyaux. Il débitait que j’étais une suceuse… de vous savez quoi. Guidé par l’instinct de conservation, je voulais garder mon calme. Je me disais que le mieux était de l’ignorer totalement. Mais il ne se calmait pas, se mettait en tête d’attendre une réaction de ma part. Il s’était posé devant la porte, m’interdisant toute fuite ».

Dans sa tête alors, tout se bouscule, la narration devient chaotique et la chronologie s’en trouve bousculée. On passe sans transition à une autre scène, celle qui précéda sa fin. « Si le type était votre copain, je comprends… Mais essayez de vous mettre à ma place et non à la place de votre copain. La course dans la rue ressemblait à une chasse, au sanglier, au lapin. Soit on lâche les chiens, soit on tire dessus ». Et la supplique : « Je fais appel à vous pour que ça ne se termine pas de cette façon ». Comme s’il était possible par la seule force des mots prononcés a posteriori de réintroduire la raison dans une situation insensée et, comme au cinéma, de rembobiner la pellicule pour faire revivre les protagonistes. Toujours la même incompréhension qui taraude l’homme en recherche vitale de signification : « Quelque chose qui vous tombe dessus alors que vous n’avez rien à voir dedans ». L’ombre de L’étranger d’Albert Camus est là, elle repose la sempiternelle question de la responsabilité de nos actes et de l’absurde existentiel.

Cette tentative désespérée de chercher un sens là où il n’y en a décidément pas le conduit à imaginer d’autres scénarios possibles… Ils auraient pu devenir copains, lui et son agresseur, s’il avait répondu violemment, comme lui ; n’avait-il pas lui aussi une mère comme la sienne à laquelle il pensait en buvant sa bière ? Mais non, le type s’arc-boutait, la violence montait en lui, il aurait été atomisé sur le champ s’il avait tenté de bouger… Et quand il s’est mis à pleurer, cela a excité encore plus le type devenu taureau prêt à foncer. Il se sentait un animal terrorisé, pris au piège de son terrier. Toute sa vie il avait fait des choses qu’il savait pas faire, mais là rien ne venait…

Il ressasse encore et toujours qu’il n’a rien dit, rien fait, qu’il pensait à sa mère, c’est tout, qu’il ne l’avait pas vu entrer dans le bar ce type. Et toujours la supplique désespérée adressée à chacun d’entre nous : « Que doit-on faire dans ces cas-là ? Qu’auriez-vous fait ? ». Puis la confession : « Je me suis laissé insulter sans rien dire. J’en suis incapable. Je n’ai aucun courage physique. Depuis le jour où, petit enfant, mes parents m’ont oublié dans mon couffin, j’ai peur de tout. Ma mère m’a étouffé. Mon père n’a pas compté… Fiote, tarlouze de mes deux, mais qu’est-ce que cela pouvait lui foutre ? Mystère, cela n’a pas de réponse ».

Seul dans sa tête, malade, le type hagard est prêt à éclater. Alors, épuisé, haletant, lui se recouche et se lance dans des digressions comme pour valider les cas de situations impossibles où le cerveau – qui veut comprendre, c’est son boulot – cherche désespérément des échappatoires. L’anecdote du type guillotiné dont la tête brandie par le bourreau continue à penser – car pour le cerveau c’est pas terminé -, ou encore celle du désir d’être incinéré pour empêcher le cerveau de continuer son travail dans le cercueil, apportent une bouffée d’humour dans ce contexte post mortem.

Et puis soudain, le verre qu’il plante dans la gorge du type qui s’est mis aussitôt à gueuler, on aurait même cru qu’il s’agissait là de vin qui pissait de sa gorge alors qu’il avait bu de la bière. Il s’est alors enfui, la meute des honnêtes gens (Cf. le poème de Prévert « Chasse à l’enfant ») à ses trousses. Il a entendu les cris, les souffles rauques derrière lui, il fait appel à notre humanité pour le sauver, mais… Déflagration et noir.

Après les sonates de Beethoven en contrepoint, c’est sur cette sèche déflagration déchirant les tympans que s’achève brutalement la destinée de cet homme ordinaire, tour à tour victime de la bêtise ordinaire, bourreau malgré lui et victime expiatoire de la bonne conscience inconsciente. L’interprétation de cet homme par une actrice (Juliette Plumecocq-Mech, remarquable de justesse dans son investissement à fleur de peau) donne un relief supplémentaire à cette histoire de violences jouée à l’horizontale comme pour mieux déstabiliser le point de vue. La mise en jeu toute en subtilité de Christophe Rauck, dans un décor minimaliste, s’accorde au surgissement du très beau texte écrit par Rémi De Vos. Un grand moment de théâtre inversement proportionnel à l’économie de moyens.

Yves Kafka

Photo Simon Gosselin

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