« 7 D’UN COUP », CONTE A REBOURS, VERS L’AFFRANCHISSEMENT DE SOI

CRITIQUE. « 7 d’un coup » – spectacle jeune public – texte et mise en scène de Catherine Marnas – création au TnBA, Bordeaux, du 22 novembre au 2 décembre 2017.

La boîte noire du théâtre – dont un récitant entrouvre la porte pour introduire « magiquement » à l’imaginaire de la nuit et de son cortège de créatures plus ou moins effrayantes – dévoile un homme absorbé par la lecture du Vaillant petit tailleur. La mise en abyme du conte des frères Grimm par leur écho théâtral librement inspiré étant d’emblée signifiée, on découvre Olivier, garçon chétif, malingre, mal dans sa peau de binoclard et moqué par trois grands encapuchonnés qui singent ses manières, à leur goût un peu trop raffinées. Un lancer de ballon approximatif et le voilà, Olivier, pris pour cible par les trois capuches qui prennent sa tête pour ballon et son corps pour serpillère, le tout agrémenté par des injures fourbies comme des lames tranchantes (« t’es une chienne, tu pues »).

Le récitant reprend la parole pour commenter la dimension de souffre-douleur de cet enfant « toujours trop, ou pas assez » qui trouve dans les mots rencontrés dans les livres dévorés (« il parlait sans cesse, un mot en entraînait un autre ») le soutien qui lui fait cruellement défaut dans la réalité. Et si parfois la rage qui lui venait au ventre l’amenait à vouloir tuer ses agresseurs, cette velléité était vite avortée dans l’œuf par sa chère mère qui le gratifiait alors d’un cinglant « arrête de pleurnicher comme un bébé » !

Des situations comme celles-ci, les cours de récréation contemporaines en regorgent : enfants mis à l’index par leurs congénères pour « défaut » d’orientations sexuelles, enfants accusés d’être des intellos (pire des injures pour des « analphabètes ») ou porteurs d’autres différences qui les stigmatisent aux yeux de cohortes moutonnières soucieuses de trouver cohérence en se désignant un bouc émissaire. Mais là – nous sommes prévenus – nous sommes dans l’univers du conte, et fût-il contemporain et cruel comme peuvent l’être certaines fables qui n’ont rien à envier à la réalité crue, on se doute que l’histoire qui va se dérouler devant nos yeux aura comme trame une série d’épreuves initiatiques aboutissant à la métamorphose de l’anti-héros.

L’élément déclencheur qui va initier le début d’un autre parcours de vie est celui où Olivier, harcelé par des mouches qui en veulent à sa tartine de confiture, va écraser d’un mouvement réflexe sept d’entre elles dans sa main rageuse… 7 d’un coup, il n’en croit pas ses yeux, le faiblard congénital ! Alors, galvanisé par cet exploit hors-normes (« I am a winner ! I am the best ! »), il entend bien le faire savoir au monde entier… Et… – on est dans un conte – ça marche ! Le grand encapuchonné, venu une énième fois le provoquer en le traitant de têtard, ne demande pas son compte en lisant l’inscription s’étalant sur le T-shirt d’Olivier : « 7 d’un coup ! ». Comme quoi un beau malentendu sur la nature des sept tués, peut bâtir le respect des autres. La vie n’est que mise en récit d’une réalité que rien ne fonde, si ce n’est le discours qu’on en tient et celui qu’on se raconte à soi-même.

Dès lors, Olivier, fort de son nouveau statut de winner, enfourne dans sa besace ses tartines de confiture, un morceau de mozzarella et son canari confident pour partir à la découverte du monde. Il va d’abord rencontrer dans l’épaisse forêt (comme dans le conte de Grimm) un affreux géant qui n’a pas l’intention de laisser ses prérogatives remises en cause par ce petit homme qui fait le malin en répétant à hue et à dia , et dans toutes les langues apprises, qu’ « il ne faut pas se fier aux apparences », que sa force est redoutable. Ainsi Olivier viendra-t-il – grâce à son intelligence et à la confiance qu’il vient d’acquérir grâce à une « erreur » de l’histoire – à bout des épreuves auxquelles le soumet le monstre, il triomphera superbement de lui. Sa première réaction sera alors d’imposer à l’affreux géant de manger une crotte de chien en le traitant de vil esclave. Mais sa « Conscience » veille et lui ordonne de ne pas reproduire les agissements de ceux qui le persécutaient. Si bien que, citant Schopenhauer, Le Monde comme Volonté et comme Représentation, il racontera la métaphore des hérissons pour édifier le géant sur la bonne distance à tenir vis-à-vis des autres. Puis, il aura affaire avec les fantômes qui le terrorisent, créatures sorties tout droit de l’imaginaire nocturne. Avec l’aide encore de sa « Conscience », il apprendra à les chasser.

Et sa réputation de magique, magnétique, charismatique arrivera jusqu’aux oreilles d’un roi hilarant – au phrasé décalé à nul autre pareil, entre ironie, dérision et folie – qui promet au « fameux héros » la moitié de son royaume et la main de sa fille en bonus. Le deal est cependant assorti d’une « petite » épreuve : désensorceler une cabane maléfique dans laquelle pas moins de 152 chevaliers des plus valeureux ont déjà péri, transformés au matin en chair à pâté. Et là encore, Olivier, à l’insu de son plein gré, assisté par l’aura qui est désormais la sienne, triomphera. Ainsi la princesse qui « s’emmerdait fort » va-t-elle pouvoir trouver le plaisir de la chair (« donner sa main » n’est qu’une métonymie édulcorée) après avoir rabroué vertement la figure paternelle aux penchants incestueux qui, ne pouvant admettre que sa fille puisse regarder un autre mâle avec plus d’admiration que celle qu’elle lui destine, s’était laissée aller entre temps à vouloir exiger une autre épreuve. Quant à la morale, délivrée par le récitant, elle précise que si le roi a découvert grâce à Olivier la lecture (consolation à la perte de sa fille), Olivier et sa donzelle vont vivre en trouvant l’autre « trop ou pas assez », mais qu’ils s’en accommodèrent fort bien.

La mise en jeu de Catherine Marnas, provoque à plusieurs moments de belles surprises – le récitant échappé de la boîte noire, l’épisode des encapuchonnés de l’entrée en matière et celui final de ce roi hilarant – et s’inscrit dans une construction parfaitement (trop peut-être parfois) huilée où l’ambiance sonore qu’elle invente sous le pseudo de Madame Miniature et la belle plastique des personnages invitent au rêve éveillé. Cousu du fil rouge de l’inconscient tapi dans l’ombre, l’écho qu’elle donne à ce conte du XIXème siècle, dans notre société gangrénée jusqu’à l’os par le culte de la normalité et de la performance à tous crins, procure un lâcher prise des plus salutaires. En effet, au travers de cet anti héros, magnifique et tremblant jusqu’au bout, c’est un peu la part secrète de chacun qui est « mise en je » pour en faire un conte contemporain, parlant à nos vœux secrets. Seul le personnage baptisé la « Conscience » est-il peut-être trop appuyé. En effet, s’il joue le rôle d’un surmoi conseiller susceptible de dessiller les yeux de la victime pour lui permettre de battre seule des ailes, il ne s’imposait pas si l’on en croit Bruno Bettelheim qui naguère, dans « Psychanalyse des contes de fées », signalait que rien ne devait être expliqué dans un conte, la force inconsciente étant le sésame qui délivrait le sens au-delà des mots prononcés.

Après ses mises en scène de dramaturgies flamboyantes (Cf Lignes de faille de Nancy Houston, le Banquet fabulateur, Lorenzaccio de Musset, et plus récemment Comédies barbares de Ramón del Valle-Inclán), Catherine Marnas crée avec cette adaptation très libre du Vaillant petit tailleur des frères Grimm, un monde « merveilleux » porteur de sens et de sensations vives. Et si l’adresse est faite à un public « à partir de six ans », il ne faudrait pas se laisser abuser par cette indication liminaire : les adultes ont tout autant à prendre plaisir au moment onirique « inventé ». D’ailleurs, la maxime de l’anti héros mise en exergue du programme de salle distribué, résonne comme une invite à reconsidérer les catégories : « Il ne faut pas se fier aux apparences. En latin on dit : la barbe ne fait pas le philosophe. En suédois : on ne doit pas juger un chien à son pelage ».

Yves Kafka

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