« MADAMA BUTTERFLY » : DANIEL BENOIN TRANSPORTE L’OPERA DE PUCCINI DANS LE NAGASAKI DE « FAT MAN »

CRITIQUE. « Madama Butterfly » – Opéra de Giacomo Puccini – Mise en scène Daniel Benoin – Production de l’Opéra de Nice donnée à l’Opéra de Toulon les 17, 19 et 21 novembre 2017.

« Madame Butterfly » ! Le titre n’est pas anodin. Cio-Cio-San, jeune geisha de 15 ans d’une famille ruinée, est devenue Madame. Madame Pinkerton comme elle aime à le rappeler tant elle est amoureuse de son mari américain, tant elle idéalise la civilisation américaine, tant elle rêve de renaissance et de bonheur, au point de se convertir au christianisme et d’abandonner sa culture japonaise traditionnelle jusqu’à se faire renier par sa famille.

Mais ce mariage, organisé par un entremetteur cupide et opportuniste pour satisfaire les besoins amoureux d’un officier de la marine américaine en escale à Nagasaki, Pinkerton, est un mariage à la manière japonaise, c’est-à-dire un contrat en bonne et due forme pour 999 ans résiliable tous les mois.

Une passion commune unit rapidement ces deux êtres aux intentions et aux attentes si différentes mais Pinkerton part à la fin de la belle saison. Durant trois ans la situation de Cio-Cio-San et de sa servante Suzuki se dégrade. L’entremetteur flaire une bonne affaire et rôde autour des deux femmes avec des prétendants fortunés mais Cio-Cio-San est inébranlable dans son attente pathétique et obstinée. Sa passion est intacte et elle est convaincue que Pinkerton reviendra et l’emmènera aux Etats-Unis avec l’enfant né de leurs amours éphémères.

Trois ans plus tard Pinkerton revient avec son épouse américaine et constate, consterné et plein de remords, les ravages engendrés par sa lubie amoureuse. Il repartira avec l’enfant, pour son bien… Au comble du désespoir Cio-Cio-Sian sort brutalement de son rêve éveillé et le dénouement est inéluctable. Comme son père elle se fera hara-kiri avec le même poignard sur lequel est inscrit « qui ne peut vivre dans l’honneur doit mourir avec honneur ».

Ce drame bouleversant et pathétique qui va crescendo jusqu’au dénouement fatal et annoncé n’est pas une simple histoire d’amour qui tourne mal. L’opéra de Puccini comporte de nombreuses facettes dont certaines sont d’une actualité brûlante. Pinkerton, malgré ses remords et une certaine sincérité, symbolise, au-delà de l’impérialisme américain, la domination de l’argent et des vainqueurs sur les peuples vaincus et fragiles, le mépris des cultures traditionnelles et évidemment l’oppression de la femme vue comme un objet de désir, voire d’amusement.

En la personne du bonze qui voyait en Cio-Cio-Sian une geisha soumise et qui entraîne sa famille à la renier, on découvre un intégrisme culturel et religieux, motivé sans doute par une réaction à ce nouvel impérialisme et par la nécessaire protection de cette riche culture japonaise prégnante et séculaire, mais qui n’en demeure pas moins intolérante et obscurantiste. Enfin, le marieur, Goro, incarne les inévitables opportunistes, collaborateurs avec les vainqueurs et les puissants, qui recherchent avant tout leur propre intérêt au détriment et au mépris de leur culture et de leur propre peuple.

Cet opéra, créé à Milan en 1904, situe l’action à Nagasaki vers la fin du XIXème siècle à une période pratiquement contemporaine à sa création. Dans cette production de l’Opéra de Nice, le metteur en scène, Daniel Benoin, resitue bien l’action à Nagasaki mais une cinquantaine d’années plus tard, soit après la bombe « Fat Man » qui a dévasté la ville en 1945, dans un environnement de terre brûlée.

Cette mise en scène est bienvenue dans la mesure où elle permet de rompre avec les sempiternels cerisiers en fleur et ce Japon traditionnel idéalisé. Les arbres sont calcinés, l’action se déroule au milieu des ruines et dans une cabane de fortune, les fleurs sont remplacées par de pitoyables moulins en plastique et par des bouts de papier. Sur le fond de scène, noir et rouge comme il se doit dans la scène finale, sont parfois projetées des scènes de guerre. Les choristes sont vêtus de costumes gris cendres et prennent des formes fantomatiques.

La maison que fait visiter Goro à son futur locataire américain est présentée judicieusement sous la forme d’une maquette qui évoque immanquablement l’espoir de reconstruction et de renaissance du Japon après la catastrophe mais aussi, pour Cio-Cio-Sian, l’espoir de construire un véritable nid d’amour. Cette proposition du metteur en scène est pertinente et ne manque pas d’évoquer des analogies avec les drames européens du XXème siècle et certains conflits de civilisations actuels. En outre cette désolation amplifie, comme s’il en était besoin, l’atmosphère tendue de ce drame annoncé.

L’interprétation, homogène et d’un bon niveau, est dominée par le charisme de la soprano turque Deniz Yetim qui incarne Madame Butterfly. Elle délivre une voix puissante et généreuse avec des aigus impressionnants et des lamenti déchirants qui donnent le frisson et devient bouleversante, en particulier dans le deuxième et le troisième actes où la passion puis le désespoir s’exacerbent. On attendrait par contre un peu plus de fragilité et de légèreté dans le premier acte où Cio-Cio-San, jeune geisha de quinze ans, apparaît comme un fragile et ingénu papillon.

Le ténor italien Roberto de Biasio, avec son timbre clair et impérieux, campe un Pinkerton dans un jeu tout en nuances, successivement dominateur et insouciant, amoureux, passionné, allant jusqu’au désespoir absolu et bouleversant de la dernière scène.

Très belle prestation également de Qiulin Zhang qui incarne une Suzuki pleine de sagesse et de compassion et de Lionel Lhotte, le consul américain Sharpless, dont le jeu et le timbre nuancés le rendent successivement complice, cassandre du drame à venir et accablé par le dénouement de cette banale rencontre amoureuse à laquelle il a pris part avec légèreté.

Les seconds rôles paraissent un peu effacés par la présence et le charisme de ce couple passionné et tragique à l’exception de la brève mais remarquable intervention de la basse géorgienne Nika Guliashvili qui incarne un bonze hiératique plein d’autorité et défenseur d’une tradition ancestrale draconienne et impitoyable.

La direction musicale du chef italien Valerio Galli laisse une place de choix aux voix et tire le meilleur de l’orchestre de l’Opéra de Toulon. Sa gestuelle ample, énergique, souvent romantique, attire le regard et transmet avec force toutes les émotions contenues dans la partition de Puccini.

Après le cri de désespoir d’un Pinkerton rongé par le remords devant le corps de Butterfly, les dernières notes de Puccini nous laissent anéantis et bouleversés. Un magnifique spectacle sur les plans musical et émotionnel dans une mise en scène originale qui n’hésite pas à nous plonger dans la dure actualité du propos.

Jean-Louis Blanc

Photos © Christian Rombi

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