INTERVIEW : PHILIPPE CAUBERE

INTERVIEW : Philippe Caubère, dans le cadre de sa dernière création « Adieu Ferdinand ! »

BDO Tribune : Dans cette dernière création du « Roman d’un Acteur », dites-vous vraiment adieu à Ferdinand ? Il risque de nous manquer beaucoup et… peut-être de vous manquer aussi.

Philippe Caubère : Pas du tout ! Je m’en débarrasse avec grand plaisir et m’en serais d’ailleurs volontiers délivré plus tôt, si j’avais pu le faire sans avoir le sentiment d’abandonner le chantier. Mais, attention ! Il s’agit d’un adieu littéraire, qu’il ne faut voir en aucun cas comme un adieu à la scène. J’ai par exemple le projet de reprendre « Avignon 68 », dont Ferdinand est le protagoniste principal, à l’occasion du Festival d’Avignon 2018.
Le titre de cette nouvelle création a d’abord été « Bonus » puisqu’il s’agissait de trois séquences qui n’avaient pu trouver leur place dans les épisodes déjà très chargés du « Roman d’un acteur ». Et puis tout le monde autour de moi trouvait que ça faisait vraiment trop « one-man-show ». Alors, après avoir hésité entre un « Adieu au Roman » que j’aimais beaucoup, mais que je trouvais peut-être un peu trop intello et disons le, prétentieux, c’est ce « Adieu Ferdinand ! » que j’ai finalement retenu. Mais enfin, il faut voir cette interjection et ce titre comme purement poétiques. Comme le sont, je ne sais pas, moi, « Bonjour tristesse » ou « Au revoir là-haut ». C’est un « adieu » intime. C’est moi, Philippe, auteur de cette histoire, qui dit adieu à Ferdinand, mon double imaginaire. Et comme je partage cette intimité là avec le public depuis plus de 30 ans, j’avais naturellement envie de partager ce moment, si important pour moi, avec lui. Mais je le redis : il ne s’agit pas d’un quelconque adieu scénique, mais d’un adieu au personnage et à travers lui, à ma jeunesse. À 67 ans, il était quand même temps ! Mauriac a écrit cette chose merveilleuse : « Il faut guérir de sa jeunesse ». Alors, guéri, j’espère l’être enfin ! Et j’ai hâte maintenant d’arriver, dans mon récit, aux premiers chapitres de l’âge d’homme.

BDO Tribune : Pourquoi avoir travaillé et présenté cette avant-première au Chêne Noir ? Qu’est-ce qui vous lie à ce théâtre ?

Philippe Caubère : Ce lien remonte aux années 68-70, pendant lesquelles nous allions voir, moi et mes copains d’Aix en Provence, Maxime Lombard et Jean-Claude Bourbault, les spectacles de Gérard Gelas au Théâtre du Chêne Noir, comme ceux d’André Benedetto au Théâtre des Carmes. Ils étaient un peu nos idoles, chacun pour des raisons différentes. Plus tard, nous nous sommes retrouvés avec Gérard à la Cartoucherie de Vincennes, car nous avions le projet, mes copains et moi, de jouer notre pièce sur la Commune de Paris dans les locaux du Théâtre du Soleil. Ce qui tombait mal, car c’était juste au moment où Gérard y avait été invité par Ariane Mnouchkine pour y jouer « Aurora ». Tout a donc très mal commencé entre nous, car n’étant pas du tout prévus au programme, nous avons essayé de nous incruster dans le lieu d’une manière un peu sauvage, à la soixante-huitarde… En les emmerdant fortement évidemment, puisqu’ils étaient de leur côté en pleine création. Nous sommes devenus alors les pires ennemis de la terre !

Beaucoup plus tard, alors que j’étais régulièrement retourné voir les spectacles du Chêne noir, j’ai proposé à André Benedetto la primeur de mon spectacle sur Aragon. Qui m’a répondu, furieux : « Non ! » — « Mais pourquoi ? » — « Parce que je ne lui pardonne pas.» — « Tu ne lui pardonnes pas quoi ? » — « Je lui pardonne rien ! » Il n’y avait plus grand chose à rajouter. Aussi, après l’en avoir prévenu et sans qu’il ne s’en offusque, comme j’avoue que je le craignais, je suis allé voir Gérard. Qui, lui, m’a tout de suite et simplement dit oui. A partir de là a commencé entre nous un compagnonnage et une amitié indéfectibles. Du-es avant tout à une réelle et profonde complicité artistique. Mais aussi à ce lieu que je trouve unique au monde. Le Chêne noir est sans doute un des plus beaux lieux de théâtre de France. Plus même que l’étaient autrefois les Bouffes-du-Nord, -avant qu’elles aient été barbouillées de noir, c’est à dire massacrées, par leurs nouveaux directeurs. Cette chapelle est vraiment sublime, bien que ce soit parfois compliqué, pour des raisons de logistique, de pouvoir en disposer à nu. Mais dès que c’est possible, inutile de vous dire à quel point j’en suis client !

BDO Tribune : Vous évoquez dans ces trois contes une période de votre vie qui semble être une période charnière. Qu’est-ce qui vous a poussé à cette époque à vous lancer dans cet immense travail de création individuelle ?

Philippe Caubère : C’est une période où j’ai subi plusieurs épreuves assez violentes. La mort de ma mère d’abord, ce qui peut paraître banal, mais qui ne l’est pas, tout le monde le sait. Elle a eu lieu pendant le tournage du film Molière. C’était pour moi doublement cruel, car Molière était sûrement le seul spectacle qu’il aurait fallu qu’elle voie pour comprendre enfin quelque chose à son fils aîné. Tout ce qu’elle ne comprenait pas avant en me voyant jouer des spectacles de rue avec la Ligue communiste, plus tard des spectacles de masques et toutes sortes d’autres spectacles plus révolutionnaires les uns que les autres, se trouvait là comme éclairé, justifié et résolu. En fait, tous ces spectacles m’avaient amené à celui-ci, qu’elle aurait dû voir. Mais la mort l’en a empêchée. Et je ne m’en suis pas consolé. J’ai subi deux autres épreuves ensuite : la cabale contre ce même Molière au Festival de Cannes, qui a été une chose extrêmement violente, et l’échec, disons même la désastre de « Lorenzaccio », dont je jouais le rôle titre, un an plus tard, dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes, lors du Festival d’Avignon 1978.

BDO Tribune : Vous étiez quand même en troupe sur « Lorenzaccio ». Prenez-vous tout pour vous ?

Philippe Caubère : Bien sûr que je prends tout pour moi ! Je suis responsable de ce que je fais ; de ce que je réussis comme de ce que je rate. Je me faisais, d’ailleurs, démolir personnellement en tant qu’acteur tout autant que le metteur en scène. Ce qui me donnait toutes les raisons de le prendre pour moi. Il ne faut pas oublier qu’en plus de ça, je venais de quitter le Théâtre du Soleil, épisode qui avait été pour moi un moment d’horreur absolue, une sorte de divorce sordide et désespérant, ce qui ne me remontait pas vraiment le moral.…! Alors, je venais, certes, de faire des choses « importantes », comme on dit dans le métier, j’avais été sur le devant de la scène et de l’écran, mais je n’avais aucune envie pour autant d’entrer dans la carrière telle qu’elle se présentait à moi, c’est-à-dire sous sa forme la plus classique.
J’avais plutôt envie de monter une troupe avec Clémence, ma femme, et mes deux copains d’Aix, mais je ne savais pas comment m’y prendre. À ce moment là, tout comme aujourd’hui d’ailleurs, je n’ai pas su trouver l’argent. Je n’ai jamais été très doué pour ça. Je sais le gagner, mais pas le trouver. Or, pour monter des pièces de théâtre avec une troupe autour de soi, il faut quand même, au départ, un minimum d’argent. Il est vrai, ceci dit, qu’à part jouer, j’avais surtout envie d’écrire. Je me suis donc retrouvé tout naturellement à écrire et, très vite, à écrire ma vie. Les auteurs qui me passionnaient étaient Molière, Chaplin, Proust ou Céline, c’est-à-dire des auteurs qui ont fait leur œuvre à partir de leur vie. Je voulais enfin et surtout que ce soit comique et même burlesque. Voici donc comment tout a commencé avec « La Danse du diable ».

BDO Tribune : Mai 68, sa mère et Ariane paraissent constituer les mamelles qui ont nourri et formé Ferdinand. Qu’en pensez-vous ?

Philippe Caubère : Ah non ! Pas les mamelles… ! Une des grandes tristesses de ma mère a été de ne pouvoir me nourrir au sein, parce que trop maigre et en trop mauvaise santé pour cela. Ensuite, on ne peut pas vraiment parler de « mamelles » en ce qui concerne André Benedetto (rires…), qui a été quelqu’un d’artistiquement très important pour moi. Une sorte de premier maître. On en retrouve l’influence, par exemple, parmi bien d’autres choses, dans le principe de mes éclairages. Ce rond de lumière dans lequel j’ai enfermé « La Danse du diable » et tant d’autres spectacles ensuite, c’est celui de « Xerxès » que Benedetto avait adapté à partir des « Perses » d’Eschyle, que j’avais vu à Aix en 68 et qui fut l’un des plus grands chocs de théâtre de ma vie. Je suis passé en ligne droite de Johnny Hallyday à Gérard Philipe et de Gérard Philipe à André Benedetto. Comme, plus tard, à Chaplin ou à Marlon Brando. Et plus tard encore, à Woody Allen.
Voilà pour les grandes figures d’acteurs qui m’ont inspiré et auxquelles je me suis identifié. Vous me parlez de ma mère, mais ma mère a plutôt été pour moi la base et l’agent de ma construction intellectuelle et littéraire. Je dois mon idée et mon rêve d’être comédien plutôt à mon père, qui rêvait lui-même de le devenir quand il était jeune, mais qui n’a pu réaliser son rêve. Ce qui m’en a donné l’envie dès l’âge de 8 ou 9 ans. Beaucoup plus tard, effectivement, il y a eu Ariane. Mais c’est là encore bien autre chose qu’une histoire de mamelles…! Ariane a été comme un maître pour moi. Et plus qu’une mère, une sorte de père de substitution. Mais un père-femme, si on peut imaginer cela. Pour moi les mamelles seraient plutot celles de toutes les femmes de ma vie. Celles que j’aime, comme celles que j’ai aimées et que, pour la plupart, j’aime encore et aimerai toujours. Ces femmes qui sont toutes tellement importantes pour moi.

BDO Tribune : Ferdinand est le seul personnage ayant un pseudonyme, pourquoi ce choix ?

Philippe Caubère : C’est venu tout de suite, dès les débuts de la création de « La Danse du diable ». Quand j’ai commencé à concevoir ce spectacle, c’est la première chose que j’ai voulu : que le personnage s’appelle Ferdinand. Je pensais même que le spectacle s’appellerait « Ferdinand ». C’était, bien sûr, inspiré par Céline. Non pas celui du « Voyage au bout de la nuit » (où le protagoniste, d’ailleurs, ne s’appelle pas Ferdinand mais Bardamu), mais celui de « Mort à crédit », qui est le récit fantasmé de son enfance. C’était aussi en pensant à Charlot. Pas Chaplin, mais bien Charlot, son double. Je voyais enfin Ferdinand comme une sorte d’Arlequin. Il serait mon Charlot et mon Arlequin à la fois, qui allaient m’incarner et me représenter sur la scène.
Par contre, quand j’ai commencé « Le Roman d’un acteur », -dont les séquences de ces deux nouveaux spectacles font partie- c’est « Philippe » qui revenait et qui parlait, durant toute l’improvisation qui a duré près de 9 mois. C’est au dernier moment que je n’ai pas osé garder ce prénom. Et aussi qu’on m’a poussé à revenir à « Ferdinand », afin que le public voit dans « Ariane ou l’âge d’or », le premier spectacle de cette grande série, une suite à « La Danse du diable ». Je ne suis pas sûr qu’on m’ait bien conseillé, ni que j’ai fait le bon choix ; et je l’ai souvent regretté. Mais, à cette époque, m’appeler « Philippe », c’était faire entrer le public dans une intimité que je trouvais obscène. Un peu comme si, pour montrer le camp naturiste, je me mettais vraiment à poil sur la scène !

J’ai donc fini par garder ce prénom de Ferdinand tout au long des années de création du « Roman d’un acteur » et plus tard, de « L’Homme qui danse ». Même si je n’ai pu m’empêcher de continuer à le regretter, parce que cette longue expérience m’a appris, entre autres choses, que nous sommes fait du regard des autres et même de la façon qu’ils ont de prononcer notre prénom ou notre nom. Sauf que, quand j’ai voulu essayer de l’appeler à nouveau Philippe, c’était trop tard. Ferdinand avait pris et occupé la place.

BDO Tribune : Vous avez créé un style de théâtre populaire. Peut-il perdurer après « Ferdinand » ? Avez-vous des héritiers ?

Philippe Caubère : Je ne suis pas sûr d’avoir inventé un genre. Je crois plutôt avoir tout simplement inventé, écrit et joué du théâtre. Des pièces de théâtre. Je suis même convaincu qu’un jour ces pièces seront jouées par plusieurs comédiens. Sûrement pas, en revanche, par un ou une seul-e ! En tout cas, je ne le leur souhaite pas… Non, je ne crois pas, comme on me le dit souvent, que j’aurais inventé un genre. Les acteurs et les actrices qui se sont inspiré-es de mes spectacles, et il y en a pas mal, ne font pas du tout ce que je fais. Ils ou elles font généralement des one-man ou woman-show, parfois avec grand talent, – je pense notamment à Jamel Debbouze, pour qui j’éprouve une très grande admiration- mais ça n’a rien à voir. Je me rapprocherais plutôt, dans ce genre là, de Zouc qui m’a beaucoup influençé, ou de Raymond Devos dont j’ai suivi les spectacles pendant des années. Je ne compare pas, évidemment, mon talent au génie de ces deux artistes ! Force est, d’ailleurs, de constater qu’en dépit des journalistes qui découvrent chaque année une « nouvelle Zouc » (Devos, on ose pas ; enfin, pas encore… !), il n’y en a plus aujourd’hui de cette dimension, ni même de ce genre.
Ce n’est pas seulement une question de talent, mais de rapport au travail artistique. C’est-à-dire, pour eux, le don total qu’ils faisaient de leur vie à leur art. Et pour moi, le fait de jouer mon intimité secrète et cachée ; de livrer le plus profond de ma vie sur la scène. Ne pas me contenter de me moquer de Jack Lang, de Michel Drücker ou du Président de la République, ni même des riches, des puissants ou des pauvres, mais de ma mère, d’Ariane, de mes copains ou de mes femmes. Ce qui est une toute autre affaire. Là, il faut entrer, comme un romancier, comme Proust, Mauriac ou Calaferte, et comme beaucoup d’écrivains ou d’écrivaines d’aujourd’hui, dans le récit de sa propre tragédie ou de celles de sa famille. Des cinéastes aussi sont dans cette démarche. Mais les uns, les unes ou les autres sont cachés derrière leurs livres ou leurs films et abrités par eux. Sur scène, on est à nu. On est là, en vrai, sans protection, devant les gens. Aussi n’en connais-je pas, ou très peu, qui osent vraiment se livrer à cet exercice là. En auraient-ils vraiment l’envie, d’ailleurs, qu’ils ne s’y abandonneraient pas. Ne serait-ce que par crainte des conséquences personnelles que ça implique inévitablement. Et je peux vous dire qu’ils ont raison d’avoir peur…!

BDO Tribune : Pas d’héritier alors ?

Philippe Caubère : Non. Encore une fois, ils font autre chose : du one-man-show. C’est à dire du music-hall. Genre pour lequel j’éprouve le plus grand respect, comme j’éprouve la plus grande estime pour plusieurs de ces artistes. Et d’ailleurs, parmi ces idoles de ma jeunesse que je citais plus haut, il y avait donc aussi Raymond Devos, précurseur génial mais unique en son genre, du one-man-show d’aujourd’hui, et qui m’a énormément marqué. Mais le véritable initiateur de l’humour moderne, celui que pratique à longueur de journées, sur toutes les chaînes de radio et de télé en particulier, cette armée d’« humoristes» en tous genres, ce fut plutôt Coluche. Dont je dois avouer qu’à part à ses débuts où il était vraiment génial, il m’intéressait et me touchait moins. Sauf, bien sûr, cette extraordinaire invention des Restaurants du cœur. Pour en revenir à mon cas et à ce qu’on pourrait appeler « mon système » dont je sais que pas mal de jeunes artistes se servent ou se sont servis, c’est toujours ou presque pour faire autre chose. Encore une fois : du music-hall. Sans aucune notion péjorative, je le répète. Mais je pense qu’il est essentiel en art de respecter, non pas les étiquettes, mais les genres et les catégories. Raymond Devos, à qui j’avais posé la question, m’avait répondu : « je fais du music-hall, un point c’est tout. » Je ne l’ai jamais oublié. Et bien, moi, je fais du théâtre. Ni plus ni moins.

BDO Tribune : Les créateurs du Sud (on pourrait citer Pagnol, Valletti, Benedetto, Galabru… peut-être Caubère) sont-ils reconnus à leur juste valeur ?

Philippe Caubère : Non, absolument pas ! Et pourquoi ? On pourrait répondre du tac au tac : à cause de l’accent ; qui fait qu’on les considère un peu comme des espèces de sous-hommes. Ou de caricatures d’hommes. Seul Raimu a peut-être été reconnu à sa juste valeur. Et encore, parce que Orson Welles, un jour, l’a proclamé. Mais, attention, quand je parle d’accent je parle de tout ce que ça implique et que ça signifie, l’accent étant le vestige d’une langue, en l’occurrence la langue occitane. Mais cette caractéristique définit et détermine l’artiste qui l’emploie, qui le possède et qui en joue. Comme, par exemple, Serge Valletti dans dans toute son œuvre, en particulier son adaptation de tout Aristophane en langage marseillais. Je trouve que l’importance et l’immensité de cette œuvre ne sont pas reconnues à leur juste valeur. Quand je parle d’accent, je ne parle pas de folklore, mais du Sud, de l’Occitanie, de la Méditerranée. On retrouve ça, d’ailleurs, dès qu’on parle de Marseille. Pour tout le monde, Marseille c’est le foot, le rap et Pagnol. Alors que c’est évidemment bien plus et bien plus complexe que ça.

BDO Tribune : Il y a quand même un nouvel élan donné à Marseille

Philippe Caubère : Non, pas vraiment. Il y a une sorte de nouvelle « branchitude », mais sûrement pas une vraie reconnaissance. La vraie reconnaissance, c’est André Suarès qui l’a formulée et écrite en 1929 avec son « Marsiho ». Ça, c’est Marseille. C’est bien pour ça que j’ai décidé, il y a quelques années, de monter et de jouer une adaptation de ce texte. Y sont représentées et célébrées toute la violence, la laideur aussi, mais surtout la force, le charme et la beauté de Marseille. Tout ce qui fait sa vraie nature. Mais je reviens sur l’œuvre de Serge Valletti : je ne la trouve absolument pas reconnue à sa vraie valeur. Même si elle l’est par un certain milieu théâtral, car on joue ses pièces un peu partout, elle ne l’est pas autant qu’elle devrait l’être. Il est au moins aussi haut que Valère Novarina, à mon avis plus encore, parce que plus comique et plus populaire. Et sûrement bien plus que Koltès, Lagarce, Lars Noréen, Elfride Jelinek ou autres « valeurs »sacrées du théâtre d’aujourd’hui. Seul Pagnol, peut-être, pourrait lui être opposé. Et encore. Son « Tout-Aristophane » est une œuvre littéraire et théâtrale unique dans le théâtre contemporain, supérieure à tout ce qui s’y fait depuis des décennies. Or, je constate qu’on n’en parle pratiquement pas. Pourquoi ? Parce que, mise à part la jalousie qu’une telle œuvre doit forcément susciter, elle est purement marseillaise. Et donc, comme celle de Pagnol, populaire et universelle.

Même les responsables de Marseille Provence 2013, dans leur souci éperdu et pathétique de « branchitude », n’ont pas voulu ou osé produire les artistes marseillais. Ils ont aidé Serge Valletti à éditer son « Tout-Aristophane », ce qui était déjà ça, mais pas à le monter, comme je trouve qu’ils auraient dû le faire. Ils se sont vraiment contentés du service minimum. C’est Dominique Delorme, le directeur des Nuits de Fourvière (un lyonnais…!), qui s’y est collé et qui soutient depuis des années cette extraordinaire entreprise. Je me suis moi-même battu comme un chien pour essayer de leur « vendre » Marsiho. En vain. Ça n’a jamais été accepté. Ils m’ont laissé espérer et croire jusqu’au dernier moment que ça pourrait se faire, mais rien ne s’est passé. Je leur avais assuré pourtant, entre autres horreurs, pour essayer de les appâter, eux qui semblaient tellement dégoûtés par les misères que la terrible ville leur infligeait, que Suarès détestait Marseille ! J’aurais été prêt à me prostituer (si j’en avais eu l’âge…), à signer avec le diable, pour monter et jouer « Marsiho » en plein air, à Marseille. Et puis voilà. Heureusement Richard Martin était là, qui l’a reçu dans son si beau théâtre Toursky. Et la foule marseillaise s’y est ruée et a fait aux deux enfants du pays un triomphe inoubliable.

BDO Tribune : Quels sont pour vous les ingrédients du théâtre dit populaire ?

Philippe Caubère : La définition d’Antoine Vitez est assez belle, qui dit : « Un théâtre élitiste pour tous ». Même si c’est une formule un peu intello. Je pense qu’il y a une notion de familiarité dans le théâtre populaire. Il faut que le spectateur se sente familier avec l’artiste. En même temps, il faut que l’artiste nous apprenne des choses, sans nécessairement que tout soit compris tout de suite et par tout le monde. Shakespeare et le théâtre élizabéthain avaient bien compris ce paradoxe là. Pour ma part, je dirais que le théâtre populaire, c’est peut-être le théâtre qui prend le peuple au sérieux. Et qui le respecte. Ce qui est le contraire d’un théâtre populiste. Je ne crois pas que ce théâtre doive obligatoirement « élever » le peuple, comme le prônait Vilar. Mais qu’il doit sentir jusqu’où le peuple peut aller dans la compréhension et l’affection, et « y aller », comme on dit. Car on sait bien qu’il peut aller très loin, le peuple, et très haut. Comme il peut aller très bas, si on l’y incite et l’y entraîne, comme le fait tous les jours la télévision. Vilar a d’ailleurs prouvé la justesse de son idée et gagné son pari par des triomphes absolus obtenus grâce à des pièces qui n’étaient plus jouées depuis des années et dont le moins que l’on puisse dire est qu’elles n’étaient pas d’un abord facile. Je pense, ceci dit, que le drame, que la tragédie du théâtre d’aujourd’hui, c’est justement d’avoir oublié et même évacué le souci du théâtre populaire. Le fait est, en dépit de tous leurs grands discours et professions de foi, qu’ils ont quitté ce navire.

Alors, attention ! On peut retrouver ce théâtre et cette réelle volonté d’art populaire au moment et à l’endroit où l’on s’y attend le moins. Ce fut le cas, par exemple, au Festival d’Avignon 2016, où la pièce « Les Damnés », donnée à la Cour d’Honneur a été un pur moment de théâtre authentiquement populaire, produit et monté par la Comédie-Française. Voilà qui fut et qui reste (car il se joue encore et se jouera longtemps) un grand, un immense spectacle populaire, de très haut niveau, avec, réunis, tous les ingrédients qui auraient pu me le faire détester, mais que j’ai trouvé, à ma grande surprise et surtout ma plus grande émotion, totalement réussi. Chapeau bas à cette Comédie-Française que j’ai parfois tellement raillée ! Devant une telle réussite artistique, je n’ai pu que m’incliner. Et quel bonheur que de pouvoir s’incliner devant la beauté ! Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Guillaume Gallienne, Christophe Montenez, Loïc Corbery, Didier Sandre, Jennifer Decker, comme tous les autres grands acteurs de cette distribution, étaient -sont- plus que fantastiques : merveilleux. Et Ivo Van Hove, un prodigieux metteur-en-scène.

BDO Tribune : Avec -donc- une place toujours plus importante pour les metteurs en scène ?

Philippe Caubère : Effectivement, mis à part ce genre d’exceptions, on oublie trop souvent que la place du comédien au cœur même du théâtre est essentielle. On oublie surtout l’importance du comique, comme du tragique d’ailleurs, alors que la tragédie et la comédie, dans leur différence nécessairement irréconciliable, sont l’essence même de l’art. Aujourd’hui, on fait une espèce de mélange de genres, un méli-mélo de trucs, qui veulent échapper à cette dichotomie et qui produisent le plus souvent un théâtre impuissant, verbeux, hystérique ou exsangue.

BDO Tribune : Après ces adieux et la tournée qui va suivre quels sont vos projets ?

Philippe Caubère : Ne vous inquiétez pas, il y aura sûrement d’autres pièces autobiographiques, que probablement je jouerai encore seul. Sauf que « je » ne m’appellerai plus Ferdinand, mais Philippe. Ou, pourquoi pas, Frédéric. Pourquoi Frédéric ? Et bien, c’est le prénom que ma mère voulait me donner, auquel ma grand-mère a préféré ceui de Philippe, en hommage probablement à sa fâcheuse accointance avec un certain Maréchal… J’ai hésité, d’ailleurs, au moment du « Roman d’un acteur » à passer de « Ferdinand » à « Frédéric », pour m’épargner ce terrible « Philippe ». Mais comme je vous l’ai déjà raconté… Bref. Et, comme je vous l’ai raconté aussi, j’ai le projet de reprendre ma pièce « Avignon 68 » à l’occasion du prochain Festival. Je ne sais pas encore exactement où ni comment, mais je fais tout ce qui est en mon possible pour « fêter » les cinquante ans de 68 avec ce spectacle basé, comme son titre l’indique, sur ce qui s’est passé en Avignon au mois de juillet de cette année là. C’est un spectacle que j’avais d’ailleurs créé au Théâtre du Chêne Noir il y a plus de 15 ans. Et cela fait longtemps que j’ai envie de le reprendre. Les représentations vont tomber pile au milieu des célébrations et je pense que ça peut être un moment plutôt décoiffant et vraiment marrant. Et puis, j’ai, bien sûr, le projet de monter la deuxième partie du « Casino de Namur », afin de pouvoir donner « Adieu, Ferdinand ! « dans son intégralité qui sera donc une trilogie : « Clémence (La Baleine & le camp naturiste) », « Les Pétrieux » et « Le Casino ».

BDO Tribune : Ne devait-il pas y avoir qu’un seul spectacle pour ces adieux ?

Philippe Caubère : « Adieux » qui n’en sont pas, je ne le répèterai jamais assez… ! Mais, en effet, le projet était d’abord de faire un seul spectacle. Sauf qu’au fil du travail, j’ai vu que ce spectacle allait durer trois heures, puis trois heures et demie, quatre, cinq. Bref… Déjà, je n’ai pas trouvé en moi la force de faire ça. Ensuite, j’ai pensé que ce ne serait pas une bonne idée, ni pour moi, ni pour le public… Et qu’il valait mieux qu’il y ait trois spectacles, chacun d’une durée raisonnable. Et faire des prix à ceux qui voudraient voir les trois ! Donc « Adieu Ferdinand ! » sera monté et joué en trois volets, comme je vous l’ai décrit plus haut. Quand à la deuxième partie du « Casino de Namur », je pense qu’elle sera donnée à Paris en novembre 2018 ou janvier 2019, mais créée avant, je l’espère, au Chêne Noir, et peut-être ensuite en tournée. Nous verrons ça en temps voulu.

BDO Tribune : Et toujours pas de cinéma ?

Philippe Caubère : Non. Le seul cinéma qui m’intéresse aujourd’hui, c’est celui que pratique Bernard Dartigues, qui consiste à  filmer et monter mes spectacles. Ce qui, je peux vous le dire, n’est pas une mince affaire ! Mais songez que je me suis quand même payé le plus grand film qu’un acteur se soit jamais offert dans l’histoire du cinéma ! À part ça, je n’ai pas d’autres véritables propositions de rôles au cinéma. Mais je pense que, si c’était le cas, à moins d’un miracle, je les refuserais. D’abord, je n’en ressens plus vraiment l’envie, mais surtout j’ai trop de travail devant moi. Vous savez, j’ai 67 ans et le délai se rétrécit sérieusement. Enfin, je continue d’avoir envie de remonter le « Dom Juan » de Molière que j’avais monté et joué avec Clémence et mes copains d’Aix, Jean-Claude et Max, quand j’avais 27 ans, en 1977, au Théâtre du Soleil. Les événements actuels qui mettent en cause la sexualité, l’hétérosexualité en particulier, la « domination masculine », etc, m’encouragent plus que jamais à le faire. Un Dom Juan, donc un « violeur » blanc de 60 ou 68 ans, mais qui invente et joue la France et l’esprit français, on peut le dire : c’est le cœur de cible !

BDO Tribune : Une envie de travailler en troupe donc

Philippe Caubère : Ah, bien sûr ! Vous savez, j’ai toujours eu envie de retravailler en troupe. Ça m’a toujours manqué. Et l’absence des autres toujours affecté. Sauf qu’à chaque fois, je me suis retrouvé devant le même choix : est-ce que je monte « Le Vent du Gouffre » ou est-ce que je monte « Roméo et Juliette » ?  Est-ce que je monte « Ariane ou l’âge d’or » ou « La Mouette « ? Est-ce que je monte « Claudine et le théâtre » ou « La Locandiera »? Est-ce qu’enfin je remonte « Dom Juan » ou est-ce que je monte la deuxième partie du « Casino de Namur » ? Il y a un principe de réalité : c’est que personne ne peut écrire, monter et jouer « Le Casino de Namur » à ma place ! Il n’y a que moi qui puisse le faire. Alors que « tout le monde » peut -et ne se prive pas de- monter « Roméo et Juliette », « Dom Juan », « La Mouette » ou autres pièces, classiques ou non. Alors, bien sûr, je peux penser : oui, mais personne ne le fera comme je le ferais moi. Ouais, bon. Vous voyez… La motivation est tout de même un peu relative. D’ailleurs, j’ai déjà failli remonter « Dom Juan » il n’y a pas si longtemps. Avec Michel Galabru. Je voulais absolument le voir jouer Sganarelle. Et être son Dom Juan. Nous avons travaillé sur le projet, j’ai trouvé des acteurs, tous formidables, nous avons fait des lectures, -formidables aussi- et puis… Et puis. Une multitude d’obstacles et raisons diverses nous ont empêché de mener le projet à bien : la peur de Michel, ses doutes, son calendrier. Et aussi les raisons matérielles : la production, l’argent, etc… Encore une fois, je n’ai jamais été très doué pour ce genre de choses. Et puis Michel n’y croyait pas vraiment, il se trouvait trop vieux pour jouer Sganarelle. C’était, bien sûr, complètement faux. Sganarelle n’a pas d’âge. C’est le monde entier. Mais tout est soudain devenu trop compliqué. Cela reste pourtant l’un de mes plus grands regrets. Compensé heureusement et finalement annulé par toutes les créations que cette soudaine et nouvelle liberté de calendrier m’a permis de réaliser !

Propos recueillis par Pierre Salles,
Le dimanche 12 Novembre 2017 à Avignon

« Adieu Ferdinand », pièce en 2 volets a été créée en novembre 2017 au Chêne Noir Avignon.
Prochaines dates : du 2 décembre 2017 au 12 janvier 2018 à l’Athénée, Paris.

LIRE AUSSI : « La Baleine et le camp naturiste » et « Le Casino de Namur »

Photos Michèle Laurent

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