« CAP AU PIRE », DENIS LAVANT SUBLIME BECKETT

CRITIQUE.« Cap au pire » de S. Beckett – mes Jacques Osinski – avec Denis Lavant – L’Athénée, théâtre Louis Jouvet – Du 02 décembre 2017 au 14 janvier 2018.

Immobile, les pieds rivés au sol, les bras collés au corps, la tête très légèrement inclinée vers cet étroit rectangle blanc lumineux – contrastant avec l’obscurité l’englobant – où les mots, comme un précipité chimique, après s’être frayés un passage entre les lèvres de l’homme qui a « fin » de vie vont être engloutis pour rebondir à l’envi dans une litanie quasi névrotique, Denis Lavant, acteur d’ombres et de lumières, arrimé aux mots autant qu’au sol, dévide sa parole, brute, essentielle, comme si les mots qui jaillissent étaient la dernière planche de salut de l’homme sachant sa fin inéluctable.

L’une des dernières œuvres de Samuel Beckett – au titre qui résonne comme une invitation à un voyage fantomatique – mise en jeu par Jacques Osinski, trouve là dans l’interprète de Faire danser les alligators sur la flûte de Pan son envoûtant chaman. Irradié jusqu’aux os par la prose éblouissante du soleil noir de Cap au pire, Denis Lavant en délivre une version incarnée, d’une rigueur sans faille, et dont la puissance évocatrice nous transperce de part en part.

« Essayez encore… Ratez encore… Ratez mieux encore… Ratez plus mal encore… Encore plus mal encore jusqu’à être dégoûté pour de bon… Vomir pour de bon… Partir pour de bon là où ni l’un ni l’autre ne se rejoignent. » Le texte de Samuel Beckett transcende sa propre noirceur par l’humour implacable de la dérision inscrite en filigrane dans les plis du langage. En effet cet être fixé au sol qui va de manière imminente l’engloutir (on pense aux personnages de Fin de partie), n’a plus que les mots – si désarticulés soient-ils, la syntaxe « comme il faut » ayant explosé en vol – pour se sentir pleinement vivant. Ce sont les ratés mêmes de la langue qui, comme les déliés s’opposant aux pleins d’une écriture conventionnelle aseptisée d’où la vie est rejetée, sont seuls aptes à faire entendre la petite musique de ce qui se joue d’essentiel pour l’homme (encore) debout.

Loin d’une énonciation construite surgissent, au détour de ses efforts réitérés pour « Dire, Dire encore, Dire un corps… Se tenir debout…Nul cri… Yeux clos…Occiput au zénith…Nul avenir… », les corps fantasmés d’un vieil homme tenant par la main un enfant, le dos courbé d’une vielle femme, autant de mots reliant l’anti-héros en sursis à sa propre histoire vécue ou projetée. C’est là sa Règle du jeu, comme Michel Leiris l’auteur de Biffures, il fait de son je éclaté la matière solaire d’un monde, le sien, qui avant de disparaître dans le néant témoigne de sa résistance à être.

Moment de communion rare avec un homme fait acteur, « éclairé » par une scénographie dépouillée, ce combat à mort incarné par Denis Lavant dont l’en-jeu vital est de désobscurcir ce que les mots obscurcissent avant que tout ne cesse, résonne longtemps en nous – pour peu qu’on s’y laisse prendre dans un lâcher prise salutaire – comme une expérience essentielle.

Yves Kafka

 

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