ENTRETIEN : AU CHÊNE NOIR AVEC JULIEN GELAS

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ENTRETIEN : Julien Gelas, le 20/10/2017 au Chêne Noir, Avignon.

Le « BDO TRIBUNE » : Vous avez joué avec Gérard Gelas, votre père et Directeur du Chêne Noir, « Virgilio, l’exil et la nuit sont bleus » 40 ans après la première représentation, comment avez-vous abordé ce spectacle intimement lié à ton histoire familiale ?

Julien Gelas : Je l’ai abordé de manière à la fois simple et complexe, simple car quand Gérard me l’a proposé et qu’il m’a dit simplement « voilà, j’ai envie de monter Virgilio et je veux que tu sois au piano ». J’ai dit oui de suite, sans réfléchir, et en général quand quelque chose m’attire je fonctionne à l’instinct. Pour moi c’est toujours un bon signe, même si c’est un texte qui était assez loin dans ma mémoire, cette période où jeune je découvrais sans tout comprendre la poésie de ce texte, ici, sur les planches du Chêne. J’avais des images un peu floues comme par exemple celles avec le quartetto Cedron et je savais avant tout l’importance du texte. Et puis être au piano avec lui sur scène au Chêne Noir était une superbe occasion que je ne pouvais même pas imaginer refuser. Evidemment il y a le fond de cette histoire familiale et les choses sont remontées en travaillant en répétition. Il est sûr qu’au début le processus était très simple pour moi mais au fur et à mesure du travail artistique les choses se démêlent et bien sûr finissent par s’entremêler à nouveau…

Mais il s’agit avant tout d’une rencontre artistique ou familiale ?

Julien Gelas : Nous avons évidemment parlé de ma grand-mère ou du grand oncle Virgilio mais très peu en fait, peut-être davantage de ma grand-mère qui nous a quittés il y a deux ans à peine. Elle était donc là avec nous dans notre processus créatif mais quand nous créons, Gérard et moi, nous n’analysons pas trop et nous restons toujours très spontanés par rapport à nos émotions. C’est bien en gardant cet esprit que nous avons travaillé ce spectacle. Après dans la tête il y a évidemment beaucoup d’images qui ont ressurgies mais ce qui m’a intéressé c’est ce mélange d’une histoire à la fois très intime mais aussi très universelle. Intime car c’est notre histoire familiale romancée et poétisée par Gérard et universelle dans l’histoire de cet émigré que tout le monde peut reconnaître.

Histoire qui résonne avec le spectacle « Migraaants » présenté cet été…

Julien Gelas : En effet et toujours dans cette actualité hélas brûlante. J’ai pu voir et sentir les réactions du public qui lui aussi oscille entre son histoire intime de migrants que nous sommes tous : italien, espagnol ou algérien, et cette actualité immédiate.

Une histoire familiale mais avant tout un travail artistique ?

Julien Gelas : C’est fondamentalement un travail artistique ! Ça aurait été indécent pour moi et pour Gérard de nous présenter sur scène seulement par le hasard de la filiation, de se dire « on est de la famille donc on présente notre histoire ». Se montrer père fils n’a aucun intérêt artistique pour nous et si nous faisons quelques chose ensemble c’est bien parce nous percevons dans ce choix et ce travail une valeur artistique et intellectuelle avant tout.

Quel est votre parcours de musicien ?

Julien Gelas : J’ai un parcours assez chaotique, j’ai commencé le piano dès l’âge de cinq ans et puis j’ai fait le conservatoire d’Avignon jusqu’à mes 16 ans où j’ai arrêté la musique dans le plus grand des tourments. J’ai tout arrêté parce que la musique telle qu’elle était enseignée ne correspondait en rien à mes attentes d’adolescent, je n’ai pas pu ou su découvrir ce que je cherchais vraiment dans la musique mais cette période m’a malgré tout permis d’acquérir une certaine technique. A l’époque quand je jouais les partitions je me suis vite rendu compte que mes mains étaient libres et qu’il était pour moi très difficile de rester dans ce carcan, mes mains restaient sauvages et indisciplinées et avaient toujours tendance à partir vers l’improvisation et toujours ailleurs que ce que la partition indiquait. Le conservatoire n’était donc pas vraiment fait pour moi à 16 ans. J’ai donc arrêté la musique jusqu’à ce que, lors d’un séjour linguistique en Chine vers l’âge de 21 ans, je me retrouve chez une famille qui possédait un piano. C’est là qu’il s’est passé ce que le philosophe chinois Zhuangzi (Tchouang-tseu) appelle l’oubli. J’ai oublié ce qui devait l’être et il s’est alors libéré quelque chose en moi qui m’a réellement permis d’être libre et de composer, ce que je n’ai pas arrêté de faire depuis lors.

Et vos sources d’inspiration ?

Julien Gelas : Elles sont extrêmement variées… Bien sûr les grands classiques : Chopin, Beethoven, Schubert, Ravel, etc. , mais aussi les compositeurs actuels comme Chilly Gonzales ou même Ludovico Einaudi qui m’a beaucoup influencé, ou encore Joe Hisaishi, un compositeur japonais, et enfin énormément de pianistes contemporains sur lesquels j’aime travailler. Mais j’aime aussi le rock et tout cela se retrouve dans ma musique, je tente de prendre l’énergie du rock, la structure du classique et sa complexité dans les harmoniques et le format court de la pop, puis, enfin, de l’improvisation que l’on retrouve dans le jazz ou le blues… C’est en puisant cette essence là que j’essaie de créer ma propre musique.

Beaucoup d’artistes se définissent en ce moment comme indisciples et il semble que vous soyez de ceux-là ?

Julien Gelas : Ce qui est déjà intéressant c’est de s’ouvrir au moins intellectuellement à toutes les formes d’Art mais après, dans le fait de les pratiquer, la seule chose qui reste primordiale c’est de savoir si on les fait bien ou pas. J’ai fait deux mises en scène en Chine ces deux dernières années. La première pour une pièce que j’avais écrite il y trois ans, qui s’appelait « Station liberté » qui s’est jouée au festival de théâtre de Pékin, que j’avais mise en scène et dont j’avais composé la musique. Et cette année j’ai mis en scène « Un tramway nommé désir » avec une dizaine de comédiens chinois. C’est peut être aussi l’esprit Chêne Noir que j’ai en moi et qui me convient parfaitement. J’ai fait des études de philosophie et de sinologie et je ne conçois pas l’écriture en dehors de cet axe philosophique. Tout comme la mise en scène et la création musicale, cette sphère représente un tout à mes yeux, sans prétention aucune je suis à la recherche d’un Art total. On retrouve d’ailleurs cette idée de théâtre total chez un de mes maîtres qu’est Gao Xingjian. J’aime cette idée de liberté mais le seul critère qui me paraît in fine important est de savoir si ce qu’on fait est bien ou pas ! Je ne veux pas du « touche à tout » par principe…

Une entièreté qu’on retrouve dans le théâtre asiatique mais aussi dans des productions anglo-saxonnes ?

Julien Gelas : Tout à fait ! On retrouve fortement ce théâtre total dans le théâtre ou l’opéra de Pékin et toujours en Chine où les acteurs sont formés à tous les arts de la scène tout comme dans des pays anglo-saxons. C’est d’ailleurs très européen et très français de vouloir cloisonner la création et les artistes.

Que représente pour vous le poids de l’histoire artistique du Chêne Noir ? Comment ce passé a-t-il pu influencer votre propre parcours ?

Julien Gelas : Cela rejoint ce que dit Kundera au début de « l’insoutenable légèreté de l’être » : « On ne sait pas ce qu’est la pesanteur ou la légèreté, ce qui est positif dans les deux et négatif dans les deux… ». Quand on est né dans un endroit comme le Chêne Noir et qu’on y a grandi, on est marqué et quasi déterminé, surtout si on a cette fibre artistique. On a comme une charge de destin qui est forte…

Partir en chine est un moyen d’émancipation ?

Julien Gelas : Peut-être sûrement même ! Je me suis exilé en Chine à tous niveaux, intérieurement et physiquement mais mon attirance vers la Chine est bien plus complexe. On peut trouver une explication sociologique, psychanalytique ou philosophique, voire mystique, mais quoiqu’il en soit l’influence du Chêne Noir est pour moi énorme, déjà avec tous ces acteurs géniaux que j’ai vus passer… J’ai toujours été fasciné par la scène et par les lumières et il s’est développé en moi dès mon plus jeune âge, de façon inconsciente, un désir ardent de faire et de participer à ces choses-là. L’influence est donc primordiale et continue à fluer et à distiller en moi. Ensuite dans cet espace énorme et dense et entouré de ces fortes personnalités, j’ai tenté de me construire, j’ai tenté de prendre le positif. La pratique des arts martiaux m’a aussi appris à jouer du poids de l’adversaire pour en faire une force. A ce jour j’en suis simplement à vouloir créer et m’exprimer en tant qu’artiste, ailleurs mais aussi ici bien sûr, au Chêne Noir.

Votre vision du théâtre semble plus poétique que politique, vers quoi penche votre cœur ?

Julien Gelas : Je ne vais pas faire du macronisme et vous dire les deux mais encore faudrait-il définir ce qu’est le théâtre politique. En fait pour moi, parler du théâtre engagé est un piège intellectuel pour les artistes car tout est politique ou poétique dans le théâtre. Si la question est de savoir si les artistes doivent réagir à l’actualité je pense qu’en effet c’est essentiel. Les artistes doivent proposer cette lecture de notre époque, pas forcément de coller sur l’heure à l’actualité mais bien présenter au public une réflexion sur l’époque dans laquelle nous sommes et rendre un peu plus lucide les spectateurs à travers l’Art.

Oui mais entre « Virgilio » et « Migraaaants » on voit clairement une différence dans la forme, même si les deux parlent des migrants et de déchirures…

Julien Gelas : En effet mais mon cœur va vers les deux formes. Je peux jouer un concerto de poésie pure et une pièce plus politique le lendemain, comme par exemple la pièce que je suis entrain d’écrire pour le festival Off de l’année prochaine : l’histoire du dernier homme sur terre témoin du déclin de l’humanité… Il y a ici dans mon écriture un mélange de cet axe politique dans une mise en scène qui se voudra poétique.

Vous travaillez beaucoup en Chine, qu’est-ce qui vous attire dans ce pays ? Que vous apporte cette culture ?

Julien Gelas : Vaste question ! Fondamentalement c’est le mouvement que l’on retrouve dans ce pays et le mouvement c’est avant tout la vie. C’est une société qui bouge et qui est toujours en totale mutation, qui se transforme, qui se remet en question. « La Chine c’est l’autre », c’est la vraie altérité. La Chine représente à mes yeux notre inconscient culturel et cela me passionne de naviguer dans notre inconscient collectif et personnel, les chinois font ça depuis des années et de notre côté nous commençons à peine car nous en avons toujours un peu peur. La Chine permet de se découvrir et de s’offrir une forme de liberté au niveau artistique.

Avec une totale liberté de création ?

Julien Gelas : Chaque pays a ses contraintes, économiques, culturelles ou politiques… Je respecte avant tout la souveraineté des peuples et des pays et je crois que le théâtre mais aussi toutes les formes artistiques permettent cette liberté. Je ne suis pas et je ne veux pas être un donneur de leçons. De tout temps les artistes ont toujours su créer une forme de critique en biais et cela se fait depuis la nuit des temps et sur tous les continents. Quand on monte un Shakespeare ou un Molière ce n’est jamais anodin, de plus la culture chinoise est une culture de contournement et les artistes chinois maîtrisent très bien cette notion qui peut développer chez certains artistes des choses très intéressantes. Mais il ne faut pas se leurrer, en Chine comme ailleurs il y a avant tout une pression extrêmement forte du marché et de l’économie, même dans la culture. Tout doit aller très vite des répétitions aux représentations.

Est-ce qu’une mise en scène de Julien créée en Chine et jouée à Avignon est envisageable à court terme ?

Julien Gelas : Pas dans l’immédiat mais l’inverse oui ! Ma prochaine création en cours d’écriture et que je mettrai en scène pour le festival d’Avignon sera sûrement jouée et tournera en Chine. J’ai énormément de projets en ce moment mais à ce jour je suis à 100% dans l’écriture de ce spectacle. Enfin .. je traduis aussi un film qui sera présenté à Cannes et je termine aussi un doctorat de philosophie sur la pensée chinoise. Il y a d’autres projets mais dans un avenir plus long autour du piano, de la vidéo et du Chêne Noir.

Reste-t-il un peu d’espace pour un projet avec votre femme qui est comédienne ?

Julien Gelas : Même si c’est une réelle envie nous ne pouvons le faire dans l’immédiat, ma femme est chinoise et a fait dernièrement de gros efforts d’apprentissage du français et ce sera pour moi un réel et un immense plaisir de mettre en scène une formidable comédienne formée à tous les arts du théâtre. Mais notre planning est déjà extrêmement chargé, ce sera donc pour plus tard.

Propos recueillis par Pierre Salles,
le 20 octobre à Avignon.

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