« DOREEN », DAVID GESELSON AU THEÂTRE DES 4 SAISONS

CRITIQUE.
« Doreen » de David Geselson, autour de « Lettre à D. » d’André Gorz – Théâtre des Quatre Saisons de Gradignan – 13 et 14 octobre 2017.

D’emblée le dispositif scénique immersif mis en place ne souffre d’aucune ambiguïté quant aux intentions de David Geselson, metteur en scène et acteur de « Doreen ». Il ne s’agit aucunement pour lui de porter au plateau une adaptation de « Lettre à D. – Histoire d’un amour » mais de faire vivre une expérience grandeur nature dont cet essai serait le tremplin. Dans ce petit livre de moins de cent pages paru en 2006 – plusieurs exemplaires sont mis à la disposition du public – le philosophe André Gorz, naguère journaliste à l’Express puis au Nouvel Observateur et collaborateur de Sartre aux Temps Modernes, déclare un amour fou à sa compagne Doreen Keir. Pas moins de cinquante-huit années passées ensemble – une vie ! – qui se concluront, l’année suivante, le 22 septembre 2007, par un suicide décidé en commun afin qu’unis jusque dans la mort aucun des deux ne survive à l’autre.

L’entreprise d’une « mise en scène » du livre aurait été effectivement scabreuse tant le ton et la forme de cette réflexion-confession n’auraient trouvé dans une dramaturgie théâtralisée qu’affadissement réducteur. D’où l’idée de David Geselson de nous convier – expression à prendre elle au pied de la lettre puisque nous sommes accueillis gracieusement sur le plateau par un verre de bordeaux et autres amuse-gueules – dans le salon du couple reconstitué à l’identique. Table où trône la TV, tube cathodique et écran bombé, porte-revue, tourne-disques et vinyles, secrétaires en pin plaqué, étagères identiques remplies de livres, table à manger couverte d’une nappe, fauteuils répartis autour du salon. Effets de réalité poussés jusqu’au moindre détail et des hôtes se montrant, verres à la main eux aussi, particulièrement attentionnés envers leurs invités. C’est dans ce décor cosy que nous allons partager la dernière heure du couple.

Ce temps-là – qui est aussi celui de la représentation – sera le lieu d’une recomposition d’époque, à prendre non plus au sens strict du mobilier années 60-70 servant de cadre à l’action, mais au sens plus général où fragments d’une vie amoureuse tirés des confidences de l’auteur, « réinterprétées » sur le plateau, auront à composer avec des scènes documentées par des recherches précises sur la maladie neuro-évolutive dont souffrait Doreen (suite à une injection de lipiodol, produit de contraste utilisé en radiologie) ou encore sur les mythologies sociétales de ces années-là. Ainsi au travers de saynètes évoquant les pas de danse de leur rencontre sur la neige (sur fond de lecture du texte, « J’ai dénudé ton corps… l’Aphrodite de Milos… »), la demande en mariage de Doreen à Lausanne fin des années 40, les radiographies de son rachis lombaire tapissant le mur, ou, dans les années 70, l’écriture par Gérard d’un article dans le Nouvel Observateur autour du thème de la bagnole aliénante (Cf. « Mythologies » de Roland Barthes), les avances de Sartre qui la draguait lamentablement, la lettre de Jean-Luc Godard critiquant la prestation de Gérard à la télévision… c’est tout un monde qui est recomposé et prend vie devant nous.

Immergé dans le salon privé de Doreen et André, on revit ainsi les heurs et malheurs de leur existence marquée par des micro-événements s’étalant sur plus d’un demi-siècle. Ce qui est montré, moments de grande complicité et non moins inévitables querelles, sert de tremplin à notre imagination et à nos pensées qui, sollicitées dans le même temps par les parenthèses passées sous silence, sont mises à contribution pour reconstituer le « sous-texte » de cette traversée de la deuxième moitié du XXème siècle, Telle apparaît l’intention du metteur en scène : donner à voir, à ressentir, à « réfléchir », dans ses pleins mais aussi ses déliés, cet amour extra-ordinaire sur fond de vie sociale et politique.

Projet artistique des plus ambitieux prenant pour « pré-texte » la magnifique lettre écrite par André Gorz, expert en mots, et désireux là de « rectifier » dans cet écrit ô combien investi l’image peu amène qu’il avait pu livrer de sa relation à Doreen dans son précédent essai, « Le Traître », paru fin des années 50 (« ce que je dis de Doreen dans ce chapitre est honteux : onze lignes de poison »). Les cris et chuchotements de ces scènes de la vie conjugale, recomposées à l’aune de l’inventivité du metteur en scène, touchent indéniablement la fibre sensible de chacun et chacune qui ressort bouleversé(e) de cette expérience vécue.

Mais au-delà des émotions, pour que le spectateur puisse – comme le souhaite d’ailleurs David Geselson « en personne » – s’emparer activement des non-dits pour enrichir de ses propres associations d’idées la portée des silences, faut-il encore que les acteurs présentent suffisamment d’aspérités de nature à accrocher l’imaginaire afin de « provoquer » la réflexion de chacun. Ainsi, lorsque Laure Mathis – fabuleuse dans le rôle d’une Doreen vibrante de fragilité et force réunies – vient à se taire, quelque chose venue des profondeurs de sa personne provoque un transfert immédiat permettant de poursuivre l’élaboration de ce qui n’est pas directement énoncé. Un exemple : au-delà du mariage qu’elle réclame à cor et à cri, de par la posture de son corps l’actrice induit l’idée que ce qu’elle recherche dans cette union ce n’est pas l’aspiration à une vie traditionnelle refermée sur elle-même, mais tout au contraire la réalisation d’une ouverture au monde. Ce qui fonctionne pleinement pour l’actrice, fonctionne moins pour l’acteur qui semble trop lisse, trop extérieur au rôle endossé, pour qu’un transfert de sens puisse se faire, réduisant ainsi trop souvent ses interventions au rang d’un premier degré constitué d’anecdotes « légères ».

Cette réserve formulée concernant l’interprétation masculine – ce soir-là du moins – ne remet nullement en cause l’intérêt du projet, né autour d’un écrit passionnant et développant une dramaturgie propre à impliquer directement le spectateur dans la création de l’objet théâtral.

Yves Kafka

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