L’INVERSION DE LA COURBE : PLUS VITE, PLUS HAUT… PLUS FORTE SERA LA CHUTE

CRITIQUE.
L’INVERSION DE LA COURBE – de Samuel Valensi, mis en scène par l’auteur et Brice Borg – Théâtre de Belleville 75011 Paris – Du 10 septembre au 3 octobre 2017.

PLUS VITE, PLUS HAUT … PLUS FORT SERA LA CHUTE

Productivité, croissance, compétition, objectifs, dépassement : et si un jour la courbe s’inversait ? Avec justesse, réalisme et humour Samuel Valensi livre une comédie satirique du quotidien du salarié, servie avec brio par les talentueux comédiens de La poursuite du bleu.

Paul-Eloi est au sommet. Sa carrière connaît une croissance exponentielle. Il n’atteint pas ses objectifs, il les pilonne, les dépasse, les explose. Toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort. Peu importe qu’il n’ait qu’une vie sociale restreinte à ses deux amis qu’il voit immanquablement tous les mercredis soirs, ou que ses seuls contacts avec le monde hors travail soient les visites à son père malade, les séances à la salle de sport ou la course à pied pour rester en forme. Depuis toujours il fait tout pour être le premier. Premier au travail, avec ses amis, avec sa famille. Et il réussit. Pas de place pour le moindre grain de sable dans ce quotidien entièrement orienté sur la culture du résultat, du dépassement. Jusqu’à ce qu’arrive un plus rapide, plus grand, plus fort. Jusqu’à ce que la vie déraille. Jusqu’au plongeon et la remontée.

Sur scène un vélo d’appartement. Coaching sportif et managérial se fondent pour construire cette satire politico-sociale. Paul-Eloi est l’archétype du cadre commercial animé par le goût de l’argent, de la victoire, de la reconnaissance. Grandeur et décadence d’un cadre de notre société moderne. Le texte du Samuel Valenti sonne juste dans ses moindres phrases. La mise en scène mêle dialogue entre les personnages et adresse directe au public auquel Paul-Eloi communique ses pensées, à la manière de Franck Underwood dans House of Cards. Mais avant de chercher à caricaturer ou à accuser l’auteur cherche à apporter un témoignage sur l’omniprésence de la productivité dans notre quotidien et sur la manière dont la société traite ceux qui trébuchent parce que la vie les aura un jour empêchés de faire aujourd’hui plus qu’hier et moins que demain.

Les mots des laissés pour compte.

Ces mots, ces situations, ces émotions Samuel Valensi est allé les recueillir de la bouche même de ceux qui ont trébuché. Il est allé à leur rencontre chez les Petits Frères des Pauvres. A force d’écoute, d’échange il a rassemblé un matériau riche qui lui permet de rendre compte d’un état de fait. Un éclairage juste et poignant sur des mécanismes qui font que personne n’est à l’abri de la précarité, de la pauvreté, de la chute, sur ce pan de la société que l’on ne voudrait pas voir.

La scénographie légère permet de se concentrer sur le texte. Le rythme est soutenu, laissant quelques plages de respiration (les réunions avec les amis, les visites au père). La création lumière est particulièrement intéressante : le blanc froid du monde du travail, le bleu métallique de la salle de sport, les lumières floues et à peine colorées de la ville. L’auteur a particulièrement soigné le langage, ces termes « modernes », anglicisés, pseudo-techniques mis en contraste avec la verve de Victor Hugo cité par le père, parallèle entre Les Misérables et les travailleurs des sociétés de services du début du XXIè siècle. La confrontation entre le père et le fils constitue à ce titre une émouvante description des relations entre les deux générations, avec Michel Derville majestueux de dignité face à Paul-Eloi Forget le fils qui cache sa fragilité sous l’armure du commercial implacable.

Au final une satire politico-sociale qui témoigne, confronte, questionne le spectateur. Un texte solide et des comédiens talentueux bien dans le rythme. Un spectacle à découvrir sans tarder.

Christine Eouzan

Toutes les informations sur la compagnie La Poursuite du Bleu sur leur site:
http://lapoursuitedubleu.fr/

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